Circuler sur la route nationale n°8 (RN8) qui relie la ville de Bobo-Dioulasso à la ville de Orodara relève d’un véritable parcours du combattant. Dans un état de dégradation indescriptible, cette route, longue de 76 kilomètres est depuis un certain moment la route de tous les dangers. Graves accidents parfois mortels, pannes récurrentes de camions ou autres engins roulants, difficile évacuation sanitaire, braquages sont entre autres des dommages occasionnés par le mauvais état de cette route. Pour une première fois sur cet axe par curiosité, par contrainte ou par surprise, on pourrait facilement s’imaginer sur une piste pour motocross tant les obstacles obligeant des tours et détours sur la chaussée sont nombreux et divers. Une équipe de Ouest Info.bf en a fait cette expérience le 25 juin dernier.
Ce samedi matin-là, dès l’aube, le ciel nuageux menace de pluie. Mais nous voilà quand même en train de passer d’un côté de la ville de Bobo-Dioulasso à l’autre côté. Face à l’entrée principale de l’aéroport international de Bobo-Dioulasso après quelques minutes à travers la ville, on bifurque tout d’un coup à gauche. On est déjà sur la route nationale n°8. Direction Orodara situé à 76 kilomètres de notre position.
A 500 mètres plus loin, en servant à notre motocyclette du carburant, une jeune fille en provenance du sens opposé de notre trajet arrive dans la station pour se servir elle-aussi du carburant. Elle n’a même pas eu le temps d’arrêter son moteur lorsqu’un monsieur à bord d’un gros véhicule 4*4 entre en trombe dans la station. Tout furieux, il se dirige vers la fille sans même rabattre la portière de son véhicule. « Tu es malade ? Est-ce que tu es tranquille dans la tête ? Sur une route aussi dégradée où les gens se débrouillent pour rouler, vous vous permettez de rouler en groupe en occupant toute la chaussée. On vous klaxonne et tu boudes. Ça ne va pas chez toi ? C’est ce qu’on vous a appris à l’école ? », S’adresse-t-il à l’adolescente d’un ton tremblant de colère. Le pompiste de la station essaie de calmer le monsieur. « Je les suivais alors qu’elles roulaient en groupe. Arrivé à un endroit où la route est très dégradée, je les klaxonne et d’un geste de la main, elle me boude », explique l’automobiliste avant de replonger dans sa grosse voiture pour disparaitre d’une vive allure en direction du centre-ville.

Une fois servis en carburant, nous reprenons la route de Orodara. A moins d’un kilomètre pendant qu’on est encore loin de quitter la ville, nous commençons à comprendre la colère du monsieur qui sermonnait la jeune fille à la station. Notre calvaire commence ainsi là où s’est probablement déclenchée la colère de l’homme à la grosse voiture.
Le début d’un calvaire de 76 km
On commence à apercevoir des crevasses (communément appelées nids de poules) qu’on essaie d’éviter par endroit. Mais au fur et à mesure qu’on avance, la manœuvre devient de plus en plus difficile. Par moment, on ralentit, on freine, on slalome, on accélère et ainsi de suite de suite. Le temps de faire ne serait-ce que trois (03) à quatre (04) kilomètres pour quitter la ville, la chaine de notre moto se détend. L’avancée devient difficile alors qu’il nous reste encore environ 70 km à parcourir. On fait demi-tour pour trouver un mécano qui nous remet rapidement notre chaine à la normale. On comprend dès lors que c’est un long périple qui commence.
Mais le goudron ne tarde pas à refaire bonne mine après le poste de péage. La route apparemment bien dégagée, nous déchirons le vent en direction de Orodora. On pensait être tiré d’affaire mais on se laisse surprendre par une crevasse que nous esquivons de justesse. On ralentit. C’est le début d’une autre galère. Cette fois-ci, la manœuvre tortueuse est partie pour une longue durée. On avance à l’allure d’un piéton car impossible d’accélérer. On arrive à un endroit où le bitume est quasi-inexistant. On marque une halte pour faire des images. « Ce sont les travaux topographiques qui ont commencé ou quoi ? », nous lance un automobiliste. « Vraiment faites quelque chose pour que cette route soit réhabilitée sinon nous les usagers quotidiens, on souffre énormément », ajoute-t-il quand on lui apprend que nous sommes des journalistes.
Dans un mouvement de roulis incessants, nous le regardons avancer à rythme de tortue sur pas moins de cent (100) mètres de distance. Alors que nous le perdions à peine de vue, un autre automobiliste s’immobilise auprès de nous. Il descend sa vitre et nous lance un bonjour amical. En quelques secondes, il se familiarise avec nous et pose les mêmes questions que le précédent automobiliste. « Courage à vous et surtout que votre travail porte fruit pour le bonheur des usagers sinon c’est un calvaire », nous dit-il avant de remonter sa vitre pour continuer la suite de son périple. Avec ces deux (02) brefs échanges, on comprend très aisément que tous les usagers attendent avec impatience la réhabilitation de cette route.
Après cette petite halte, notre périple peut continuer. On enfourche notre moto et notre dandinement recommence. Difficile de faire deux (02) à trois (03) kilomètres sans apercevoir un véhicule en panne ou embourbé sur le bas-côté de la route. Sans vouloir se présenter ni se faire enregistrer ou encore moins se faire photographier, la plupart de ces usagers disent subir beaucoup de pertes liées au mauvais état de la route. A certains endroits du tronçon, les chauffeurs sont obligés à la courtoisie entre eux car deux (02) véhicules ne peuvent en aucun cas s’y croiser. Malgré nos petites haltes répétées, nous rattrapons les deux (02) automobilistes qui nous ont devancé tant le degré de vétusté de la route à certains endroits rend leur avancée difficile.
Des usagers durement affectés par le mauvais état de la RN8
Hadi Berthe est un chauffeur d’une remorque d’environ 64 tonnes. Transportant de la boisson, l’ensemble des ressorts de son long véhicule ont lâché. Pour lui, c’est le mauvais état de la route qui a entrainé cette panne. « Nous sommes garés ici depuis la nuit dernière. C’est l’ensemble des ressorts du véhicule qui ont lâché. Sans me tromper, c’est l’état de la route qui a entrainé ça. Sinon ce n’est pas parce que je transporte quelque chose de très lourd. Je transporte plus lourd que ça pour faire de plus longues distances mais jamais je n’ai eu une panne pareille. Pour qui connait le fonctionnement d’un véhicule de ce gabarit, quand tu lui dis que tu es en panne de l’ensemble des ressorts, il ne peut qu’être étonné », nous raconte Hadi Berthe, un chauffeur de nationalité malienne. Pour lui, cette route doit être réhabilitée le plus rapidement possible pour faciliter le trafic entre le Mali et le Burkina.

Sur son tricycle, Abdoulaye Barro transporte des troncs d’eucalyptus. D’abord chauffeur de véhicule de transport sur l’axe Bobo-Orodara, il fait maintenant de façon quotidienne une partie de ce tronçon à l’aide de tricycle. « J’étais chauffeur sur cet axe. Aujourd’hui je roule sur le même axe avec mon tricycle presque chaque jour. C’est d’ailleurs la route qui mène à mon village. Mais sincèrement c’est une très mauvaise route. Regardez mon tricycle, c’est le mauvais état de la route qui l’a aussi vite amorti. Je demande donc aux autorités d’y songer sinon cette route fait beaucoup de dégâts en termes d’accidents », témoigne Abdoulaye Barro.
La suite de notre périple nous conduit à Orodara aux environs de 12h30. Comme par hasard, on nous apprend que des natifs du Kénédougou sont en train d’animer une conférence de presse sur l’état de la route. Très rapidement, on repère le lieu et nous y voilà.
Des natifs du Kénédougou se font entendre sur la réhabilitation de la RN8
Face à la dégradation continue de la RN8, des natifs du Kénédougou créent le Mouvement Citoyen pour la Réhabilitation de cette route (MCR-RN8). Leur objectif est de mener des actions qui puissent accélérer la réhabilitation rapide de cette route. Sur les conséquences du mauvais état de cette route, le porte-parole du mouvement, Ousmane Traoré est convaincu du recul économique de la ville de Orodara désenclavée par la seule route bitumée. En plus, il estime que les morts provoqués par l’état actuels de la route sont innombrables. « On constate aussi que l’état de la route a fait augmenter le nombre de braquages sur le tronçon. Les bandits profitent braquer les usagers qui ne peuvent pas rouler à une allure normale. Pour les évacuations sanitaires vers Bobo-Dioulasso, c’est la croix et la bannière pour les populations du Kénédougou », fait remarquer Ousmane Traoré qui souhaite la réfection de tout le tronçon jusqu’à la frontière du Mali long de 125 km.

Santa Ernest Traoré, chef de canton de Kourinion, déplore l’état de dégradation de la route. « Nous perdons beaucoup de nos enfants dans des accidents liés à la dégradation de la route. Il y a autour de 18 villages riverains sur le tronçon de Bobo à la frontière du Mali. A chaque fois qu’il y a un accident mortel dans un village, il y a des rituels à faire. Ces rituels ont un coût. Et c’est généralement les chefs de ces villages riverains qui s’en chargent. Ce qui est difficilement supportable au vu du nombre de plus en plus élevé d’accidents mortels sur l’axe. Il faut donc que le gouvernement trouve rapidement les ressources qu’il faut pour réhabiliter cette route afin que les morts cessent de même que les braquages », a signifié le chef de canton de Kourinion.
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Président de la section Kénédougou de l’Union nationale des petits transporteurs du Burkina, Kassoum Traoré déplore le fait que leurs véhicules font beaucoup d’accidents sur l’axe et s’amortissent aussi très vite. Aussi, il dénonce le fait que le temps mis pour rallier Bobo à partir de Orodara a plus que doublé. « Cette route nous cause beaucoup de dégâts en termes de transports et de pertes en vies humaines. Chaque deux (02) ou trois (03) jours, il y a au moins un accident sur ce tronçon. Aussi le temps mis pour rallier Bobo-Dioulasso a plus que doublé. De 1h30 minutes auparavant, il faut maintenant 4h de temps environ pour aller à Bobo à partir de Orodara. A cause de la vétusté de la route, beaucoup de transporteurs en provenance du Mali ne passent plus par Orodara. Ils préfèrent aller passer par Faramana. Ce qui est un manque à gagner pour notre localité en termes de développement », déplore Kassoum Traoré d’un air impuissant.
Ce dernier lance un appel à la réhabilitation de la RN8 pour ne plus que les mangues et autres fruits pourrissent dans les vergers de Orodara à cause du mauvais état de cette route.

Le projet de réhabilitation de 125 km de l’UEMOA abandonné pour un projet de 76 km du Fonds spécial routier
La route nationale n°8 longue de 125 kilomètres a été inaugurée en 1999. Aujourd’hui, il ne reste plus que de cette route communautaire des bandes de bitume entrecoupées par endroit par de gros nids de poules parfois transformées en flaques d’eau. La question de la réhabilitation de cette route communautaire ne date pas de maintenant. L’UEMOA avait en projet la réfection de tous les 125 km de cette route. Le dossier était même très avancé et l’Agence des Travaux d’Infrastructures du Burkina (AGTIB) a organisé un atelier à Orodara en 2018 au profit des leaders politiques et communautaires de la localité pour leur expliquer le projet. L’objectif était d’amener les autochtones à s’approprier le projet afin de faciliter sa mise en œuvre qui était imminente.
En février 2021, le ministre des infrastructures Eric Bougouma de passage à Orodara a été interpellé au sujet de la réhabilitation de la RN8. « Le budget de la réhabilitation de la RN8 était bouclé mais avec la lutte contre le terrorisme, l’argent a été reversé dans le budget du secteur de la sécurité », c’est la réponse du ministre d’infrastructure d’alors à cette question selon Ousmane Traoré du Mouvement citoyen pour la réhabilitation de la RN8. Pour mieux nous imprégner du dossier, nous avons tenté de rentrer en contact avec les services déconcentrés du ministère des infrastructures. Mais notre demande n’a pas eu de retour favorable
Mais selon nos informations, le projet de la réhabilitation de la RN8 est maintenant porté par le Fonds spécial routier (FSR). Mais ce nouveau projet couvre seulement le tronçon Bobo-Orodara distant de 76 kilomètres. L’avis de pré-qualification d’entreprises pour l’exécution des travaux a été lancé le 12 octobre 2021 (avis de pré-qualification n°2021-097/MID/SG/DMP/SMT-PI).
C’est le 19 avril 2022 que les résultats de cet avis de pré-qualification d’entreprises ont été publiés. Douze (12) entreprises ont ainsi été retenues. Il est depuis lors attendu le choix et la publication du nom de l’entreprise adjudicataire de l’attribution définitive du marché pour l’exécution des travaux.
En attendant ces résultats pour le démarrage effectif des travaux de réhabilitation, les usagers de la RN8 continuent leur quotidien parcours tortueux sinon leur chemin de croix quotidien sur une route qui n’est plus que l’ombre d’elle-même.
Abdoulaye Tiénon/Ouestinfo.bf




