A Bobo-Dioulasso, les cabarets ne sont pas rares. Dans ces microcosmes, le dolo coule à flot. Généralement tenus par des femmes, la vente de cette bière locale issue de la transformation du sorgho, du mil ou du maïs, a un fort impact socioéconomique. Entre business rentable pour les femmes, consommer local, partage, solidarité et cohésion entre consommateurs du dolo, les cabarets ont, en plus de l’aspect économique, une influence positive sur la cohésion sociale à Bobo-Dioulasso. Sur les traces du business du dolo, le fort impact socioéconomique des cabarets à Bobo-Dioulasso à découvrir dans ce reportage.
Une perle de sueur va de son front à son menton en laissant son trajet sur sa joue gauche. Elle transpire de tout son corps. Le visage implore le repos mais le cœur et l’esprit sont à la tâche. Elle enchaine par-dessus la fatigue, des gestes apparemment innés. De manière habile, elle pousse de gros tisons sous de grosses marmites métalliques moulées dans un foyer traditionnel. Juxtaposées dans un moule commun, les cinq (05) marmites bouillonnent sans couvercle. A l’aide d’une pagaie, elle remue les contenus bouillants et écume les impuretés flottantes.
Elle, c’est Kadiatou Bambara, “la reine du dolo à Sarfalao”, un quartier de Bobo-Dioulasso. Elle est responsable d’un cabaret emblématique connue d’une bonne partie de la galaxie des consommateurs de dolo à Bobo-Dioulasso et dans les environs. Cette activité, elle la mène en association avec six autres femmes depuis maintenant plus d’une décennie. Les sept femmes se sont partagés les sept jours de la semaine pour la préparation et la vente du dolo.
Dans ce cabaret, du bon dolo coule à flot sept jours sur sept. Cet espace ouvert aux murs décrépis ne désemplit point. On y trouve toujours des amateurs de cette bière traditionnelle. De tous les jours de la semaine, le dimanche est le jour où le débit de boisson locale refuse du monde. C’est en effet le jour de Kadiatou, “la reine du dolo”. Le goût de sa bière est exceptionnel au point d’être devenu une sorte de marque déposée. C’est tout simplement à l’image de son exigence sans faille dans le process de la fabrication du dolo.

A ses clients, dame Bambara propose au choix, du dolo frais et du dolo simplement bien fermenté. Au goût exquis de son dolo, elle associe une petite touche de marketing. Elle fait parfois manger gratuitement ses fidèles clients. “Je fais souvent du tô de maïs pour mes fidèles clients qui boivent du matin au soir sans rentrer. Je le fais non seulement pour fidéliser ma clientèle mais aussi parce que nous sommes maintenant comme une famille”, explique Kadiatou Bambara.
Le dolo, ce consommer local qui autonomise des femmes de Bobo
Du haut de sa quinzaine d’années d’expérience de dolotière, Kadiatou Bambara s’est autonomisée avec la vente du dolo. Pour elle, c’est un business rentable. Grâce à cette activité, elle a pu entretenir et scolariser ses cinq enfants. Sa première fille est aujourd’hui fonctionnaire et l’avant dernière est étudiante. “Quand j’ai eu mon Bac, ma mère m’a achetée une moto pour l’université grâce à la vente du dolo”, laisse entendre Ella Clodine, fille de Kadiatou.
En plus de s’occuper de ses enfants avec les revenus de la vente du dolo, dame Bambara a pu s’acquérir une parcelle lotie à Bobo-Dioulasso. Son rêve, y construire pour offrir un toit à ses enfants. Celle que ses clients appelle “la reine du dolo” et ses six autres camarades dolotières ne sont pas les seules à tirer profit du cabaret. Plusieurs autres dizaines de femmes travaillent à leurs côtés moyennant des revenus journaliers. Pour le seul cabaret, pas moins de trente femmes y tirent leur pitance quotidienne.
Comme Kadiatou Bambara, Brigitte Dabiré est une autre dolotière qui s’est fait un nom par la qualité de son dolo à Bindougousso. Elle est aussi responsable d’un cabaret où elles sont sept à faire couler le dolo à flot sur les sept jours de la semaine. Le cabaret qui tient depuis une dizaine d’années est leur mine d’or brun. Cette activité leur fait vivre, met leurs familles à l’abri et fait aussi vivre plus de vingt autres femmes qui leur prêtent main-forte. Pour Brigitte et ses camarades, le dolo permet à beaucoup de femmes de Bobo-Dioulasso de gagner dignement leur vie.
“Avec ce que nous faisons, beaucoup d’entre nous ont sauvé les études de leurs enfants. Certaines autres sont des piliers qui permettent à des familles de vivre dignement. Les femmes qui viennent travailler avec nous par exemple n’achètent plus de charbon pour leurs besoins domestiques. La préparation du dolo produit du charbon dont elles se servent pour leur cuisine. C’est sans compter les autres femmes qui viennent vendre la soupe, la nourriture, les arachides et autres dans le cabaret. Le dolo, c’est une bière magique autour de laquelle des vies se conjuguent en dignité”, Brigitte Dabiré explique les implications économiques des cabarets.

Septuagénaire, Madéleine Dakuyo est propriétaire d’un cabaret à Belle-Ville. Pour son fonctionnement, elle a engagé des femmes qui savent bien faire le dolo. Son débit de boisson tenu dans la cour familiale ne désemplit pas. Depuis plus de dix ans, elle veille à la qualité du dolo servi à la clientèle. Ainsi, elle parvient à fidéliser ses clients. Ce qui lui permet de se faire un bon chiffre d’affaires. Grâce à cette activité, Madéleine Dakuyo est autonome et croque sa vieillesse à belle dent. “Avec le cabaret, je suis à l’abri du besoin. Il arrive qu’on me soutienne mais je ne dépends pas exclusivement de quelqu’un. C’est aussi une fierté pour moi de permettre aux femmes qui travaillent ici de pouvoir gagner leur pitance quotidienne”, confie la septuagénaire.
Plus qu’une bière, mieux qu’un business, le dolo est un ferment de cohésion sociale à Bobo
Les cabarets sont des enceintes aux valeurs sociales africaines pluridimensionnelles. Elles contribuent parfois à irriguer de sang le squelette de la cohésion sociale. C’est en effet autour de la calebasse de dolo que se matérialisent parfois certaines valeurs comme la solidarité, la fraternité, le partage et l’acceptation de l’autre dans sa différence. Comme pour dire que c’est autour de la calebasse de dolo que se renforcent mieux certains liens sociaux.
“Si tu vas dans un village où tu ne trouves pas de cabaret, il faut fuir”, nous lâche Clotaire Badi au cabaret de Kadiatou Bambara pour résumer selon ses convictions l’importance des cabarets au sein des communautés au Burkina Faso. “Nous avons un camarade qui boit ici avec nous. Il a perdu sa femme et nous avons formé une délégation pour aller lui soutenir. N’est-ce pas de la solidarité et de la cohésion. Et tout ça c’est grâce à notre rencontre autour du dolo”, déclare Clotaire.
Pour cet amateur du dolo, certains conflits individuels, familiaux, communautaires et/ou intercommunautaires ne peuvent se résoudre à l’absence du dolo. Une conviction soutenue par Kadiatou Bambara dont le cabaret sert parfois de lieu où des protagonistes viennent boire la calebassée de la paix. “Il est courant que des gens viennent acheter le dolo pour finir un conflit. C’est souvent en compagnie de parents à plaisanterie qui servent symboliquement la bière dans la calebasse, boivent et font boire aux protagonistes le même contenu pour marquer la fin du conflit. Généralement ça marche bien et certains reviennent souvent boire ensemble ici. C’est donc dire que le dolo est bien plus qu’une bière traditionnelle”, professe Kadiatou.

La trentaine bien sonnée, Michel Sanou est un fidèle amateur du dolo de Kadiatou. Pour lui, le choix du dolo par rapport à d’autre bière est simple. Le fait que le dolo soit un produit local sans artifice. A force de boire le dolo, aujourd’hui, il a du mal à boire la bière industrielle. Sa fréquentation du cabaret a aussi une autre explication. “Le cabaret a quelque chose de magique. C’est un lieu de solidarité, de partage, d’échange, de fraternité et d’apprentissage auprès des ainés. Il m’arrive des fois de venir ici sans argent mais la solidarité des autres me fait boire comme je veux. Et il y a des fois aussi où je partage mes commandes avec les autres sans forcément les connaitre. A vrai dire, ici, c’est un lieu de fraternité. C’est aussi un lieu où jeunes et vieux peuvent échanger sans barrière ni tabou” laisse entendre Michel.
Joachim Jean Damiba et Kayaba Nadembèga sont des retraités qui boivent chaque soir au cabaret de Kadiatou. “Nous venons ici parce qu’elle nous fait du bon et du pur”, apprécie Joachim Jean Damiba. Ce dernier voit le cabaret comme un lieu idéal de rencontre autour du dolo. “Si nous venons ici, c’est parce que nous les vieux, nous trouvons ici ce que nous cherchons c’est-à-dire le respect, l’échange, la convivialité. Voilà que nous causons librement ici, on échange comme on veut, on prend notre dose et s’il est l’heure, on décampe. C’est pour nous un bon lieu de passe-temps” foi du vieux Damiba
Et à son camarade Kayaba Nadembèga d’exprimer sa fierté de consommer local. “Ça fait à peu près cinq ans qu’on fréquente ce cabaret. Sur la qualité du dolo de cette femme (ndlr: Kadiatou), il n’y a pas de débat. Thomas Sankara même nous avait appris à consommer ce qui est local. Et c’est cette politique qui est de nouveau en cours. Nous les Burkinabè, nous devons donc consommer ce qu’on produit au Burkina Faso. C’est pourquoi mo,i je ne suis pas dans la bière industrielle. Le dolo, j’en consomme bien car ça c’est burkinabè et il n’y a aucun souci en le consommant” conclu Kayaba Nadembèga d’un air qui camoufle mal la fierté de son choix.

Du côté des cabarets de Brigitte de Madeleine, le dolo est aussi vu comme une valeur sûre au sein des communautés. Comme chez la reine du dolo à Sarfalao, dans les deux cabarets, il n’est aussi pas rare que des protagonistes mettent fin à un conflit autour d’une calebasse de dolo. Chez Brigitte, c’est une pratique courante. Elle aide parfois des protagonistes à bien éteindre la flamme de leur discorde en aménageant des espaces au sein de son cabaret pour ces genres de circonstances. “Si le dolo nous procure de l’argent, il nous procure aussi la joie de contribuer à faire la paix entre des personnes en conflit. Que ceux qui méprisent les cabarets, apprennent à connaitre vraiment ce qui s’y passe”, dit Brigitte Dabiré.
Dans le cabaret de cette dernière, nous avons croisé Sibiri Sanou. D’un âge avancé, il ne jure que par le dolo en termes d’alcool. Pour lui, le dolo est la meilleure des bières qui existent. En plus des vertus de cette bière locale, il la voit charrier des valeurs de partage, de solidarité et de paix. “Dans un cabaret, on n’a pas besoin de connaitre quelqu’un pour fraterniser avec lui. Sans se connaitre, on se partage des calebassées. C’est ça on appelle la fraternité et c’est comme ça que se construit la cohésion sociale”, foi de Sibiri Sanou.

Les cabarets sont aussi selon ce dernier un lieu de transmission et de dialogue intergénérationnel. “Les cabarets sont un lieu de transmission de valeurs sociales et de savoirs ancestraux entre vieux et jeunes. Dans un cabaret, un jeune peut par exemple offrir à boire à une personne âgée. Cette personne se sentant considérée peut confier à son jeune bienfaiteur un secret ou savoir ancestral dont lui seul était jusque-là dépositaire. C’est à vous convaincre que les bienfaits du dolo sont infinis”, conviction du vieux Sibiri.
Consommer local, autonomisation des femmes, cohésion sociale sont entre autres des facteurs socioéconomiques qui se conjuguent ensemble dans les cabarets à Bobo-Dioulasso. Bien plus qu’une bière traditionnelle, le dolo est un ambassadeur insoupçonné de la paix sociale et de l’autonomie des femmes, des piliers non négligeables pour un développement local durable.
Abdoulaye Tiénon/Ouest Info
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