Docteur Adèle Ouédraogo est chercheuse à l’Institut de Recherche en Sciences Appliquées et technologies (IRSAT). Elle est spécialiste de biofertilisants. Elle transforme des déchets ménagers organiques en biofertilisants à Bobo-Dioulasso. Avec ses collègues chercheurs, elle dispose de sites d’expérimentations et forme des producteurs à la fabrication de biofertilisants. Ses objectifs, préserver l’environnement des déchets en les transformant en fertilisants mais aussi et surtout promouvoir et assurer une durabilité de la fertilité des sols pour une agriculture durable et rentable dans les Hauts-Bassins et au Burkina Faso de façon globale. Dans une interview accordée à Ouest Info, l’experte en biofertilisants explique les enjeux économiques, environnementaux et sanitaires de l’utilisation des fertilisants naturels. Lisez !
Ouest Info : Qu’est-ce que c’est que les biofertilisants ?
Docteur Adèle Ouédraogo : Les biofertilisants sont des fertilisants qui contiennent des microorganismes vivants qui permettent d’améliorer la fertilité des sols de façon durable. La majeure partie des biofertilisants que nous développons au niveau de l’IRSAT sont très riches en matières organiques. Et la matière organique est un élément indispensable pour la fertilité des sols. Ça permet d’améliorer la fertilité physique, chimique et biologique des sols.
Quand je parle de fertilité chimique, il faut entendre par là les éléments minéraux qu’elle libère et dont la plante a besoin pour son développement. La matière organique donne également vie au sol c’est-à-dire qu’elle entretient tous les microorganismes bénéfiques qui sont dans le sol et qui permettent de donner une certaine fertilité au sol.
Troisièmement, la matière organique permet d’améliorer la qualité physique du sol notamment la porosité c’est-à-dire comment l’eau s’infiltre, la perméabilité du sol pour permettre également aux racines de bien se développer dans le sol.
On parle donc ici de fertilité physique. C’est grâce à la fertilité physique qu’on arrive à lutter contre le lessivage des sols. Les biofertilisants sont donc des fertilisants qui permettent de donner aux sols toute cette gamme de fertilité.
Ouest Info : Quels sont les avantages de l’utilisation des biofertilisants ?
Docteur Adèle Ouédraogo : L’utilisation de ces engrais naturels présente plusieurs avantages contrairement aux engrais chimiques. Car les biofertilisants qui sont très riches en matières organiques permettent d’améliorer la fertilité chimique des sols. Quand je parle de fertilité chimique du sol, il faut entendre les besoins nutritifs de la plante pour sa croissance. Ces éléments sont contenus dans ces fertilisants organiques.
Grâce aux microorganismes qui sont dans le sol, ces éléments sont minéralisés et sont rendus disponibles pour la plante. Et ce sont ces mêmes éléments qui sont dans les engrais. La matière organique permet également d’améliorer les êtres vivants qui sont dans le sol et qui sont bénéfiques pour la croissance des plantes.
Parce que c’est grâce à ces microorganismes que le sol a une bonne perméabilité, une bonne porosité pour le développement des racines. C’est grâce à ces microorganismes également que la qualité physique du sol s’améliore pour une meilleure infiltration de l’eau.
Ouest Info : Biofertilisant rime le plus souvent avec agriculture biologique, quel est l’apport des biofertilisants dans l’agriculture intégrée à la pisciculture qui est une agriculture à vocation purement biologique et qui est pratiquée dans les Hauts-Bassins ?
Docteur Adèle Ouédraogo : L’intégration de la pisciculture à la production végétale s’inscrit également dans une dynamique de promotion de l’agroécologie, d’une production durable. Parce ce que nous avons remarqué que d’un côté, les producteurs maraîchers utilisent d’énormes quantités d’engrais chimiques et de pesticides chimiques. Et de l’autre côté, ceux qui font la culture céréalière n’arrivent pas à avoir les moyens nécessaires pour utiliser assez d’engrais chimique.
Alors que nous avons des opportunités c’est-à-à-dire les déchets que nous produisons en quantité (déchets solides, déchets liquides) qui peuvent être valorisés pour améliorer la fertilité de nos sols. Cela se présente comme une alternative à l’utilisation des engrais chimiques.
C’est dans ce cadre que l’équipe de chercheurs au niveau de l’Université Nazi Boni (UNB) a eu à développer ce système parce que la production piscicole permet de libérer de grandes quantités d’eau qui sont pourtant chargées en matières organiques qui ne sont pas valorisées.
En intégrant la pisciculture à la production végétale, ces eaux chargées en matières organiques pourront fertiliser les cultures et ça va permettre en tout cas de faire une production durable tout en refusant les doses d’engrais.
Ouest Info : Y’a-t-il donc une sorte de complémentarité entre les effluents piscicoles et les biofertilisants dans le cadre de l’agriculture intégrée à la pisciculture ?
Docteur Adèle Ouédraogo : Les effluents piscicoles sont d’abord eux-mêmes une sorte de biofertilisants car c’est un liquide qui est chargée de matières organiques qui a commencé à être minéralisée et qui peut être valorisée. Mais notre recherche essaie de voir si ces effluents piscicoles peuvent suffire pour fertiliser les sols.
C’est pour cela que nous avons essayé de faire une comparaison avec d’autres types de biofertilisants notamment le compost que nous avons associé et nous nous sommes alors demandés si l’association du compost avec les effluents piscicoles peut permettre d’avoir plus de rendement par rapport aux seuls effluents piscicoles. Est-ce que l’association de compost avec ces effluent piscicoles peuvent permettre de produire sans engrais chimique ? ce sont ces investigations que nous avons essayé de faire au sein de notre équipe.
Nous nous sommes rendus compte que ça donne des résultats très intéressants parce que lorsque le sol est pauvre c’est-à-dire sableux et qu’on veut utiliser les effluents piscicoles et qu’on se rend compte que ces effluents ne sont pas suffisamment chargés en matière organiques, on peut décider d’apporter du compost.
En apportant le compost, ça va améliorer les propriétés physico-chimiques et biologiques du sol et les effluents piscicoles viennent en complément pour pouvoir soutenir le développement de la plante.
Ouest Info : Avec ces avantages que vous énumérez, est-ce que les producteurs adhèrent cette idée de retour aux biofertilisants pour une agriculture durable dans les Hauts-Bassins et au Burkina Faso de manière globale ?
Docteur Adèle Ouédraogo : Les expérimentations que nous faisons au niveau de l’IRSAT, c’est essayer de voir comment promouvoir ces fertilisants naturels auprès des producteurs. Nous avons déjà fait une première étude de caractérisation de pratiques maraichères. Nous nous sommes rendus compte que les producteurs ont du mal à se détacher des engrais chimiques. Nous avons cherché à comprendre la situation.
De leurs explications, l’effet de la matière organique est lent par rapport aux engrais. C’est pourquoi, ils restent attachés aux engrais chimiques. Au niveau de l’IRSAT, nous sommes en train de chercher une solution à cela.
C’est pour ça que nous avons essayé de faire plusieurs formulations de fertilisants pour essayer de tendre vers l’efficience en termes de rapidité de libération d’éléments minéraux dans l’esprit de se rapprocher des résultats de l’engrais chimique. Ce sont ces expérimentations que nous avons menées sur notre site d’expérimentation et les résultats étaient très intéressants.
Nous avons amené des producteurs pour qu’ils puissent constater les résultats afin de pouvoir les motiver à l’utilisations des fertilisants naturels et ils étaient vraiment émerveillés. Cette activité d’immersion des producteurs fait suite à une séance de formation sur la formulation de certains biofertilisants notamment le Bokachi et certains microorganismes efficaces avec ces producteurs.
Il y a certains producteurs qui ont déjà commencé à mettre cela en œuvre sur leurs parcelles. Lorsque nous avons mené les expérimentations et en comparant avec les pratiques conventionnelles notamment l’utilisation des engrais chimiques, nous avons jugé nécessaire d’envoyer les producteurs pour qu’ils puissent constater les résultats auxquels nous sommes parvenus. Cela pourrait les encourager à pouvoir mettre cela en pratique.
Ouest Info : En cas d’adhésion massive à l’agriculture biologique, les biofertilisants seront-ils à mesure de pouvoir fertiliser des surfaces de productions agricoles à grande échelle ?
Docteur Adèle Ouédraogo : En cas de forte demande, il serait possible de toujours utiliser les biofertilisants. Lorsque vous regardez autour de nous, vous allez remarquer qu’il y a de grandes quantités de déchets qui constituent même un problème de santé publique, un problème environnemental. Plus de 60% de ces déchets que nous produisons dans nos ménages sont organiques. Ces déchets peuvent être valorisés en biofertilisants pour les producteurs.
Et c’est dans ce cadre que nous avons mené une étude pour essayer de voir comment est-ce que les ménages peuvent se comporter par rapport au tri sélectif des déchets ménagers. Parce que l’une des contraintes majeures à la valorisation des déchets, c’est le tri sélectif. Nous avons fait cette étude avec des sociologues de notre équipe de chercheurs pour voir comment les ménages se comportent face au tri sélectif des déchets. Nous avons remarqué que 80% des ménages ont pu respecter les tris sélectifs et trouve qu’il n’y a pas de difficulté majeure. Ça veut dire que si les populations sont bien sensibilisées, nous pouvons initier les tris sélectifs des déchets ménagers et faciliter leur valorisation en biofertilisants.
Les déchets organiques que nous avons eu à collecter nous ont permis de fabriquer du compost. Nous avons évalué la valeur fertilisante de ce compost qui était très bonne. Nous avons effectué des expérimentations sur le terrain en comparaison avec les pratiques conventionnelles et ç’a donné des résultats très intéressants.
Lors de la visite commentée, les producteurs ont eu l’occasion de toucher du doigt les résultats auxquels nous sommes parvenues au niveau de ces expérimentations. C’est donc dire que le problème de disponibilité ne se pose pas parce que l’étude a montré que dans chaque ménage, chaque individu produit environ 0,3 kilogramme de déchets compostables par jour.
Ça, c’est un potentiel qui existe et qui peut être valorisé en biofertilisants. Et c’est sans compter avec les déchets que les unités de transformations agroalimentaires produisent et ces déchets sont purement organiques et peuvent aussi être valorisés en compost. Le problème de disponibilité ne devrait pas se poser pour la production de biofertilisants en quantité suffisante au Burkina Faso.
Ouest Info : Les producteurs ne devraient-ils pas craindre un éventuel coût élevé des biofertilisants quand tout le monde se rendra compte de l’intérêt de ces engrais naturels ?
Docteur Adèle Ouédraogo : Essayez de valoriser les produits que nous avons en biofertilisants par rapport à des produits que nous allons importer, le coût ne peut pas être comparable. Sur le plan économique, on gagnerait à valoriser nos déchets en biofertilisants parce que ça va faire de la main d’œuvre et ça va donner aussi des engrais naturels.
Chaque producteur peut être formé sur la production des biofertilisants. Les producteurs pourront ainsi utiliser leurs propres déchets pour les transformer en biofertilisants et fertiliser leurs champs au lieu d’aller acheter le chimique sur le marché à des coûts élevés.
Ces biofertilisants peuvent permettre de réduire les quantités d’engrais que les producteurs utilisent. Cela permettra de maintenir durablement la fertilité de leurs sols. Des jeunes peuvent être formés et ouvrir des unités de production de biofertilisants à l’aide de déchets ménagers. Ils pourront les vendre aux producteurs. Ça fera de l’emploi pour les jeunes.
Ouest Info : Quels conseils avez-vous à prodiguer aux producteurs agricoles ?
Docteur Adèle Ouédraogo : Pour une agriculture durable et pour améliorer la fertilité des sols en vue d’accroitre les rendements, les producteurs ont intérêts à valoriser les déchets organiques en biofertilisants.
Il y a de l’expertise qui est là au niveau de la recherche pour les accompagner. Des résultats très intéressants sont trouvés et des producteurs ont été témoins de ces trouvailles. Je pense qu’il serait intéressant d’encourager cela.
Je souhaite donc que les autorités prennent la question en main en accompagnant les chercheurs et toute sorte d’initiatives qui peut permettre de valoriser nos déchets en biofertilisants pour une agriculture durable au Burkina Faso. C’est de cette manière que nous allons pouvoir être autosuffisants sur le plan de la production agricole.
Interview réalisée par Abdoulaye Tiénon




