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Burkina Faso : « Pour construire un nouveau narratif, nous avons besoin des hommes de lettres »

Longtemps considérée comme un outil d’engagement et une arme de lutte au service des peuples, la littérature occupe-t-elle toujours une place importante dans la société burkinabè contemporaine ? Alors que certains estiment qu’elle suscite moins d’intérêt chez les jeunes et qu’elle demeure insuffisamment prise en compte dans les politiques publiques, d’autres voient en elle un puissant levier de promotion des langues nationales, de construction d’un narratif burkinabè dans un contexte de lutte contre le terrorisme et de quête de souveraineté. Pour mieux comprendre les enjeux de la littérature au Burkina Faso, Ouest Info s’est entretenu, dans la soirée du 31 août 2026, avec Dr Adamou Kantagba, critique littéraire et enseignant-chercheur à l’Université Nazi Boni. Lisez !

Ouest Info : Pour commencer, qu’est-ce que la littérature ?

Adamou Kantagba : La littérature est l’expression de la culture d’un peuple. C’est un art qui permet à celui qui la pratique d’exprimer sa culture. On peut connaître la culture d’un peuple à travers sa littérature. Par exemple, lorsqu’on lit « Crépuscule des temps anciens », cela nous permet de comprendre certains aspects de la culture Bwa. Au-delà de son caractère esthétique, la littérature est un canal par lequel les hommes essaient d’exprimer leur identité et leurs valeurs.

Ouest Info : Quelle place la littérature occupe-t-elle aujourd’hui dans la société burkinabè ?

Adamou Kantagba : Quand on observe l’effervescence actuelle autour du livre, on se rend compte que la littérature occupe une place de plus en plus importante au Burkina Faso. Il ne se passe pratiquement pas une semaine sans qu’on assiste à une séance de dédicace ou à la sortie d’un livre. On peut donc dire que les jeunes s’intéressent de plus en plus à la littérature. Il existe donc un intérêt croissant pour la littérature.

Ouest Info : La littérature est-elle un secteur qui peut trouver sa place dans l’économie nationale ?

Adamou Kantagba : Oui. La littérature est toute une industrie et peut contribuer au développement socio-économique et culturel d’un pays. Elle permet d’abord de véhiculer la culture d’un peuple. Mais au-delà de cet aspect culturel, elle fait intervenir plusieurs acteurs notamment les maisons d’édition, les libraires, les illustrateurs, les critiques littéraires, les bibliothécaires, les managers ou encore les distributeurs. Toutes ces activités sont liées à l’industrie du livre. Si le secteur est bien structuré, il peut donc constituer une source de développement socio-économique et culturel. Pour l’auteur lui-même, il existe des droits qui lui sont réservés.

Ouest Info : Vous voulez donc nous dire que le secteur du livre peut nourrir son homme au Burkina Faso ?

Adamou Kantagba : Le secteur du livre peut nourrir son homme et, dans certains cas, il le fait déjà. Il existe des maisons d’édition qui vivent uniquement de l’édition. Cependant, certains acteurs de la chaîne du livre n’arrivent pas encore à tirer leur épingle du jeu. Dans notre pays, nous n’avons pas encore de grands auteurs qui vivent exclusivement de leur plume. Toutefois, quelques personnes vivent uniquement de la littérature.

Ouest Info : Quelle peut être la place de la littérature dans la promotion des langues nationales au Burkina Faso ?

Adamou Kantagba : La littérature peut contribuer à la valorisation de nos langues nationales. On peut aujourd’hui encourager les écrivains à produire des ouvrages dans ces langues. À force de les utiliser dans nos écrits, nous pouvons les promouvoir en suscitant une littérature en langues nationales.

Au-delà de la production littéraire en langues nationales, elle peut développer la traduction des œuvres existantes dans ces langues. Nous enseignons au moins trois langues, notamment le mooré, le fulfuldé et le dioula. Déjà, au niveau institutionnel, on encourage donc la jeunesse à contribuer à la promotion de nos langues nationales.

Ouest Info : Dans le contexte actuel marqué par la crise sécuritaire, quel rôle la littérature peut-elle jouer dans la lutte contre le terrorisme et dans la construction d’un narratif au service de la souveraineté ?

Adamou Kantagba : La guerre est multiforme. Il y a la guerre que l’on mène avec les armes, mais il y a aussi celle qui se mène à travers la communication. La littérature est donc une arme que l’on peut utiliser pour combattre le terrorisme. On peut l’utiliser pour sensibiliser les populations et déconstruire certains narratifs sur le Burkina Faso. C’est ainsi qu’aujourd’hui, des civils comme des militaires écrivent pour sensibiliser sur la question du terrorisme.

Ouest Info : Quelles sont les principales difficultés auxquelles les écrivains sont confrontés ?

Adamou Kantagba : L’une des principales difficultés est le regard que l’on porte sur la littérature. On a tendance à considérer l’acte d’écriture comme quelque chose d’inutile. Pourtant, nous sommes dans un contexte où l’on demande de changer de narratif et de déconstruire celui que d’autres ont construit sur nous. Or, pour construire un nouveau narratif, nous avons besoin des hommes de lettres. Il est donc nécessaire de valoriser ce travail. On ne peut pas affirmer notre identité sans les lettres.

Ouest Info : Justement, certains estiment que la littérature n’a plus réellement sa place dans la société. Que leur répondez-vous ?

Adamou Kantagba : Dire que la littérature n’a pas sa place dans une société relève d’une grande ignorance. La littérature est un métier, un business et toute une industrie. C’est l’ignorance et le manque de structuration du secteur qui amènent certains à penser qu’elle n’a pas sa place. Pourtant, la littérature peut participer à la grandeur et à l’émergence d’une nation. On ne peut pas construire une société avec un seul élément. Il faut un ensemble de secteurs et de compétences qui concourent à son développement.

Ouest Info : Face aux nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, les écrivains doivent-ils se sentir menacés ?

Adamou Kantagba : L’intelligence artificielle peut constituer une menace pour ceux qui aiment les raccourcis. Mais la littérature est un domaine de création et la machine ne peut pas créer de la même manière que l’être humain.

Si la tendance se poursuit, il y aura probablement des œuvres écrites avec l’intelligence artificielle et d’autres écrites sans elle. Cela donnera, à mon avis, davantage d’importance aux ouvrages écrits sans l’IA.

Ouest Info : Que faut-il alors faire pour mieux développer le secteur de la littérature au Burkina Faso ?

Adamou Kantagba : Les acteurs du livre ont leur partition à jouer, tout comme l’État. Il faut une meilleure organisation du secteur par les acteurs eux-mêmes. Il faut également que l’État comprenne que le secteur de la littérature, s’il est bien organisé, peut constituer une source d’opportunités pour le pays.

On pourrait, par exemple, organiser les écrivains afin qu’ils produisent des œuvres consacrées à certains sites touristiques pour contribuer à attirer les touristes. C’est un secteur qui demande simplement à être mieux structuré afin de générer des ressources et de créer des opportunités.

Ouest Info : Au regard de toutes ces mutations, comment envisagez-vous l’avenir de la littérature au Burkina Faso ?

Adamou Kantagba : Avec l’avènement de la radio, de la télévision, puis de l’Internet, on avait prédit la disparition de l’écriture. Pourtant, les gens n’ont jamais autant écrit qu’aujourd’hui. Je ne crois donc pas que l’avenir de la littérature ou du livre soit menacé.

Ouest Info : Merci d’avoir partagé votre expertise  avec nous sur les enjeux de la littérature

Interview réalisé par Ali Djibey/Ouest Info

La rédaction
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Ouest Info est un média en ligne basé à Bobo-Dioulasso dans la région de l’Ouest du Burkina Faso.

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