Chaque année, après la proclamation des résultats des examens scolaires, les réseaux sociaux se remplissent de relevés de notes et d’attestations de réussite publiés par des candidats, leurs parents ou leurs proches. Si cette pratique traduit la joie et la fierté des familles, elle n’est toutefois pas sans risque. Dans cette interview accordée à Ouest Info, Sow Yacouba, directeur général de FasoCode-X, spécialiste senior des systèmes d’information et formateur expert international, alerte sur les dangers liés à la divulgation de données personnelles et livre des conseils pour célébrer une réussite sans compromettre sa sécurité numérique.Lisez plutôt !
Ouest Info : Depuis la proclamation des résultats des examens scolaires, de nombreuses personnes partagent sur les réseaux sociaux des relevés de notes ou des attestations de réussite. Quels sont les risques liés à cette pratique, tant pour les candidats que pour leurs familles ?
Yacouba Sow : Je comprends la joie des parents et des candidats, c’est un moment de fierté légitime. Mais il faut savoir qu’en publiant un relevé de notes ou une attestation de réussite, on expose gratuitement des informations très sensibles à des millions d’inconnus.
Le premier risque, c’est l’usurpation d’identité. Avec le nom complet, la date et le lieu de naissance, l’établissement fréquenté et le numéro de candidat, une personne malveillante dispose déjà d’une bonne partie des éléments nécessaires pour se faire passer pour le candidat ou fabriquer de faux documents.
Le deuxième risque, ce sont les arnaques ciblées. Les escrocs surveillent ces publications. Ils savent désormais que telle famille a un enfant admis au BAC ou au BEPC. Ils peuvent alors appeler les parents en se faisant passer pour un établissement, une bourse d’études ou un service de l’État, avec des informations exactes qui inspirent confiance, pour leur soutirer de l’argent.
Le troisième risque touche le candidat lui-même : le harcèlement et les moqueries. Un relevé publié, c’est aussi des notes visibles par tous. Et n’oublions pas que ce qui est publié sur Internet ne disparaît jamais vraiment. Un document partagé aujourd’hui peut ressurgir dans dix ans, dans un contexte que personne ne maîtrise.
Ouest Info : Un relevé de notes contient plusieurs données à caractère personnel. De quelle manière ces informations peuvent-elles être exploitées par des cybercriminels ou d’autres personnes malveillantes ?
Yacouba Sow : Un relevé de notes, c’est une véritable carte d’identité déguisée. On y trouve le nom, les prénoms, la date et le lieu de naissance, l’établissement, le jury, le numéro de table, parfois même la photo du candidat.
Pour un cybercriminel, c’est de l’or. Concrètement, voici ce qu’il peut en faire :
D’abord, l’ingénierie sociale : c’est la technique qui consiste à manipuler quelqu’un en utilisant des informations vraies sur lui. Quand un escroc vous appelle et connaît le nom de votre enfant, son école, sa moyenne et son centre d’examen, vous baissez naturellement la garde. C’est exactement ce qu’il recherche.
Ensuite, la fraude documentaire : ces données servent à créer de faux dossiers, ouvrir des comptes, souscrire des services au nom du candidat.
Il y a aussi le piratage de comptes : la date de naissance et le nom d’une école sont souvent des réponses aux fameuses « questions de sécurité » utilisées pour récupérer un mot de passe.
Enfin, ces informations permettent de constituer des fichiers de profilage vendus ou échangés entre réseaux criminels. Et dans notre contexte sécuritaire, donner publiquement des informations précises sur un enfant — son nom, son école, sa ville — peut aussi faciliter des actes malveillants bien plus graves.
Ouest Info : Quelles peuvent être les conséquences juridiques pour une personne qui publie le relevé de notes ou l’attestation de réussite d’un candidat sans son consentement ?
Yacouba Sow : Ceci est très important à savoir et noter : publier le relevé de notes d’une autre personne sans son accord n’est pas un acte anodin, c’est une violation de la loi.
Au Burkina Faso, le traitement d’une donnée à caractère personnel, et la publication sur les réseaux sociaux en est un, exige en principe le consentement de la personne concernée. Quand il s’agit d’un mineur, ce sont les parents ou tuteurs légaux qui doivent consentir.
Celui qui publie sans autorisation s’expose à plusieurs niveaux de responsabilité. Sur le plan administratif, la Commission de l’Informatique et des Libertés, la CIL, peut être saisie par la victime et prononcer des sanctions. Sur le plan pénal, notre arsenal juridique prévoit des amendes et même des peines d’emprisonnement pour les atteintes aux données personnelles et à la vie privée, notamment à travers les dispositions du Code pénal relatives aux infractions liées aux technologies de l’information et de la communication. Et sur le plan civil, la victime peut réclamer des dommages et intérêts pour le préjudice subi.
Un enseignant, un parent ou un internaute qui diffuse la liste des admis avec des documents nominatifs, même avec de bonnes intentions, peut donc se retrouver devant la justice.
Ouest Info : Le Burkina Faso dispose-t-il d’un cadre juridique protégeant les données à caractère personnel ? Si oui, quelles sont les principales dispositions qui s’appliquent dans ce type de situation ?
Yacouba Sow: Oui, et c’est important de le rappeler : le Burkina Faso n’a pas de vide juridique en la matière, bien au contraire.
Notre pays a été pionnier en Afrique de l’Ouest avec la loi n°010-2004/AN de 2004, remplacée depuis par la loi n°001-2021/AN du 30 mars 2021 portant protection des personnes à l’égard du traitement des données à caractère personnel. Cette nouvelle loi est plus complète et plus coercitive que l’ancienne.
Plusieurs de ses principes s’appliquent directement à notre situation. Premièrement, le principe du consentement : on ne peut pas collecter, publier ou diffuser les données d’une personne sans son accord libre et éclairé. Deuxièmement, le principe de finalité : une donnée collectée pour un usage précis, certifier un résultat d’examen ne peut pas être détournée vers un autre usage, comme une publication publique sur Facebook. Troisièmement, la loi accorde une protection renforcée aux personnes vulnérables, notamment les mineurs, qui constituent justement la majorité des candidats aux examens scolaires.
La loi a également consacré la CIL comme autorité de contrôle, avec de véritables pouvoirs de sanction. Toute personne dont les droits sont violés peut la saisir gratuitement. Le cadre existe donc ; le vrai défi, c’est que les citoyens le connaissent et l’utilisent.
Ouest Info : Quels conseils donneriez-vous aux candidats, aux parents et aux internautes pour protéger leurs données personnelles et éviter les risques liés à la publication de documents scolaires sur les réseaux sociaux ?
Yacouba Sow : Je recommanderais de célébrez la réussite, pas le document !
A l’endroit des parents et des candidats : vous pouvez partager votre joie sans exposer vos données. Écrivez « Mon fils est admis au BAC, Dieu merci ! », c’est largement suffisant. Si vous tenez absolument à montrer le document, masquez ou floutez toutes les informations sensibles : numéro de table, date de naissance, établissement, notes. Mais honnêtement, le mieux est de ne rien publier du tout. Le relevé de notes est un document administratif, contenant des informations à caractère personnel à ne communiquer que pour des usages spécifiques et contrôlés.
Vérifiez aussi vos résultats uniquement sur les canaux officiels, et méfiez-vous de tout appel ou message vous proposant une bourse, une inscription ou une « régularisation » moyennant paiement. En cas de doute, raccrochez et vérifiez auprès de l’établissement.
A l’endroit des jeunes sur les réseaux sociaux : ne partagez jamais le document d’un candidat sans l’accord de ses parents, même pour le féliciter. Ce qui vous semble un geste sympathique peut lui causer un tort réel. Et si vous voyez vos propres données publiées sans votre accord, demandez d’abord le retrait à l’auteur de la publication, puis saisissez la CIL si nécessaire.
Enfin, un conseil général : adoptez le réflexe de la sobriété numérique. Avant chaque publication, posez-vous une question simple : « Est-ce que je donnerais cette information à un inconnu dans la rue ? » Si la réponse est non, ne la donnez pas non plus à Internet. Car sur les réseaux sociaux, ce n’est pas un inconnu qui vous regarde, ce sont des millions d’inconnus.
Interview réalisée en ligne par Jack Koné& Ali Djibey (stagiaire)/Ouest Info




