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Berges du marigot Kua : La résilience des populations déguerpies

Sur les berges du marigot Kua poussent des maisons sur les décombres de celles démolies en avril 2019. Ce sont les victimes du déguerpissement qui sont en train de reconstruire leurs maisons. Certains mêmes y vivent déjà. Dans l’après-midi du mercredi 08 juin 2022, un tour sur le site nous permet de prendre l’ambiance des lieux.

Assise sous un manguier, le sol légèrement humide d’une fine pluie, elle manie d’une main habile la navette d’une machine à tisser. Les pieds dans d’incessants mouvements de va et vient, un tissu traditionnel prend doucement forme. Devant elle, des maçons s’attèlent à achever une maison en construction.

Dos à une route, elle prend le soin de répondre aux bonsoirs des passants sans même y jeter un coup d’œil. Elle, c’est Kadidiatou Sérémé. Celle qu’on a à tort ou raison nommée ‘’la femme de malheur’’. Son histoire est liée au déguerpissement et à la reconstruction du site déguerpi des berges du marigot Kua. Pour cause, moins de deux semaines après son mariage, leur maison est démolie dans une vaste opération de déguerpissement des lieux. Elle se remémore encore ce ‘’triste’’ épisode de sa vie.

« Après notre déguerpissement moins de deux semaines après mon mariage, c’est le début d’une descente aux enfers pour notre couple. On m’a traité de femme de malheur pour mon mari. Ce dernier a même failli perdre le nord. Je lui ai remonté le moral. Dans cette difficulté je me suis armée de courage. J’ai pu apprendre à tisser le pagne en coton. Et aujourd’hui, je suis une tisserande épanouie. J’aide mon mari à payer le loyer. Et nous reconstruisons même notre maison pour y aménager de nouveau. La méchanceté des politiques nous a fait vivre l’inacceptable pendant plus de trois ans », se remémore dame Sérémé presqu’au bord des larmes.

Kadidiatou Sérémé la tisserande

Des maisons repoussent comme des champignons sur les traces du déguerpissement

Visiblement affecté par le déguerpissement, le couple Sérémé n’est pas le seul à reconstruire sa maison. Dans un pétrichor qui embaume l’air, nous prenons congé de dame Sérémé. Direction sud du domicile de notre précédente interlocutrice. Nous y apercevons des briques en confection par ci, des maçons à l’œuvre par là.

Dans un mouvement d’ensemble, la présence de vie est perceptible sur le site déserté d’il y a trois ans. Notre présence est vite repérée par les occupants du périmètre de plusieurs hectares.  Les regards hagards, certains suivent nos faits et gestes d’un air curieux.

A nos salutations répond parfois un silence assourdissant. En fait, ils semblent tous se souvenir encore du scenario de leur déguerpissement du 11 avril 2019 qui a débuté par la présence d’inconnus autour de leurs maisons quelques jours avant.

Après cinq minutes de périple, on se dirige vers une maisonnette. Un monsieur y sort précipitamment pour accueillir ses visiteurs. Mis au courant de l’objet de notre présence à sa porte, les nuages de sa peur se dissipent. Karim Sanga nous fait vivre en quelques minutes le mauvais souvenir qu’il garde de son déguerpissement. « J’ai quitté ce site au bord de la dépression. Je me suis retrouvé dans la rue avec ma femme et mes trois enfants. Je ne m’en revenais pas. J’ai perdu au moins la moitié de mon poids. Sans solution, je suis revenu sur mon ancienne parcelle avec tous les risques. Mais j’ai espoir que cette fois-ci, les autorités auront pitié de nous », relate le quinquagénaire à la barbichette blanche qui rumine encore sa colère. Karim Sanga essaie de nous raccompagner quand nous voulions lui dire au revoir. Il profite de l’occasion pour nous montrer un arbre.

Sous cet arbre, son fils qui ne voulait pas s’éloigner de son école y a passé deux semaines. Chose dont ce père de famille n’est pas prêt à oublier. Au moment de se séparer de nous, il nous montre une maison nouvellement construite. Une mère et ses neuf enfants y vivent.

La mère de neuf enfants abandonnée par son mari et sa maison de deux pièces

Sans détour, nous y voilà. Une femme au physique imposant trône au milieu de nombreux enfants dans le salon de la maison. Elles attachent des feuilles médicinales. La vente de ces feuilles est le gagne-pain de cette famille. En quelques fractions de secondes, nos regards curieux nous envoient constater très rapidement que la maison est inachevée. De vieilles tôles, portes et fenêtres trainent par terre.

A côté, des bagages non encore déballés. Ce qui laisse penser à un nouvel aménagement. Nous voyant à sa porte, elle nous regarde longuement d’un air méfiant. Elle chuchote avec ses enfants et répond ensuite à notre bonsoir. La femme se débarrasse des feuilles et se tient debout. La démarche chancelante, elle se dirige vers nous.

Un contact rapide et facile nous rapproche davantage de cette quinquagénaire. Rassurée, elle s’ouvre à l’équipe. Son nom c’est Bintou Traoré. En deux minutes, elle ressort de sa maison avec des douilles de balles blanches. Ces balles ont servi à leur répression pendant le déguerpissement. Elle s’en souvient encore comme si c’était hier.

C’est ce qu’elle a pu garder comme souvenir de leur répression par la police le 11 avril 2019. Forgée par les épreuves, la mère des neuf enfants dont le mari est en aventure sans signe de vie depuis neuf ans, nous fait un tour d’horizon de ses trois années de galère.

Son retour sur sa parcelle est dicté par les dures réalités de la survie. « Après le déguerpissement, j’ai passé plus d’une semaine à dormir sur les décombres de ma maison démolie avec mes enfants, à la belle étoile. Je loue une maison à un jet de pierre d’ici. Mais le loyer passe de 25 000FCFA à 50 000FCFA. Chose que mes maigres ressources de tradi-praticienne ne peuvent pas supporter. C’est pourquoi, j’ai manifesté mon souhait de reconstruire sur mon ancienne parcelle. Sans moyens, une association composée de victimes de déguerpissement a répondu à mon cri de cœur. Ce qui m’a permis de construire cette maison de deux pièces qui supportent difficilement le nombre de mes enfants », explique-t-elle d’un ton calme mais ferme.

Bintou Traoré, la mère des neuf enfants

Pour cette dernière, il y a bien d’autres équations à résoudre. Comment éviter un autre déguerpissement ? Dans cette démarche, elle est sur le point de formaliser une association de femmes victimes du déguerpissement des berges du marigot Kua. L’objectif est de renforcer les efforts d’une association qui existe déjà pour la défense de leurs intérêts.

Le récit de dame Traoré ne manque pas de captiver ses interlocuteurs que nous sommes. Un insecte ose même profiter de cette occasion pour se glisser dans l’œil gauche écarquillé d’un membre de notre équipe éperdument plongé dans l’histoire de la femme. Très vite, de petits secours s’organisent. En bonne tradi-praticienne, elle trouve vite ce qu’il faut pour extirper l’insecte ailé de l’œil. Mais rien n’entame la suite de nos échanges avec Bintou Traoré. « Ce que le maire nous a fait subir est inacceptable. Il nous a fait la force pour rien. Mais Dieu sachant bien faire les choses, il n’est plus maire aujourd’hui. On espère que nous allons enfin pouvoir vivre en paix », conclu la quinquagénaire qui ne tarit pas d’anecdotes sur sa traversée du désert depuis son déguerpissement en 2019.

Pendant que nos dictaphones et nos autres outils de collecte commençaient à prendre place dans nos sacs, un monsieur arrive sur les lieux. Voici Dafrassin Sanou, il est mieux placé que quiconque pour vous informer sur ce site, nous souffle la bonne dame qui s’apprête à prendre congé de nous. Mais qui est-il ? Nous demandons-nous.

Dafrassin, le ‘’messie’’ des berges du marigot Kua.

Après les salutations d’usage, on comprend aisément qu’il est aussi une des victimes du déguerpissement. Il faufile avec nous entre les maisons nouvellement construites ou encore en chantier. On remarque que notre guide circonstanciel bénéficie d’un important capital de sympathie au sein de cette communauté. Il montre sa maison de trois pièces nouvellement construite et non encore tôlée.

Cette fois-ci, aucune construction n’est faite dans l’anarchie. Les centaines de victimes ont chacun bénéficié d’au moins 200 m² de terrain pour reconstruire. Des routes d’une largeur d’au moins sept mètres, sont tracées. Il parcourt la longueur du site.

Il montre des bornes de lotissement à moins de 100 mètres des berges du marigot. « Alors qu’on nous a déguerpi à plus de deux cents mètres des berges pour certains. Or pour nous déguerpir, la mairie a évoqué la protection des berges et les risques d’inondation », nous explique ce qui lui semble être un paradoxe. Après ce périple fait aux pas de course, Dafrassin Sanou, en vient aux raisons de leur retour sur le site.

Pour lui, le déguerpissement cache des manœuvres politiques pour les dépouiller du site. « Nous avons payé nos terrains avec les propriétaires terriens à qui on avait laissé cette portion après le lotissement. Nous y avons investi et on vient impunément nous déguerpir. Personnellement, j’ai contracté un prêt de cinq millions à l’époque pour pouvoir construire ma maison. Moins de deux mois après, le Caterpillar de la mairie est passé démolir cette maison avec celles de mes camarades victimes », relate Dafrassin Sanou. Il fait savoir que c’est suite à un reportage d’un média local sur le site déguerpi qu’ils ont compris que la mairie n’avait aucune solution pour eux. « C’est après un reportage de Ouest Info sur les berges du marigot que nous avons compris que le maire ne pouvait pas nous aider. Dans ce reportage, il a fait savoir qu’il n’avait pas de site pour nous reloger. Aussi, la version qu’il a donnée au média était autre que ce qu’il avait avancé pour nous déguerpir. Dès lors, nous avons compris qu’il y a du faux dans cette affaire. C’est pourquoi, après concertation entre nous, on a décidé de revenir occuper notre site », se confie-t-il à nous.

Dafrassin Sanou

Pour Dafrassin Sanou, des démarches sont en cours auprès des autorités pour que la question du site soit définitivement réglée. Il estime que les séquelles de l’acte que la mairie de l’arrondissement 4 a posé resteront gravées dans les mémoires. « Suite au déguerpissement, il y a eu des cas de décès et quatre cas de folie dus à la dépression. Il y a des enfants qui ont été éloigné de leurs écoles avec le déguerpissement. Et ces enfants n’ont plus jamais regagné la route de l’école. Ils grandiront certainement avec cela en mémoire », se convainc-t-il.

Dafrassin Sanou et ses autres camarades que nous avons pu toucher, ne sont qu’un échantillon des victimes du déguerpissement qui digèrent mal cet épisode de leur vie. Malgré ces épreuves, main dans la main, ils restent solidaires, débout, engagés et déterminés pour défendre au prix de tout, leur site. Mais en attendant, ce sont les maçons qui se frottent les mains sur les chantiers du site en pleine reconstruction.

Abdoulaye Tiénon

Abdoul Karim Etienne Sanon

La rédaction
La rédaction
Ouest Info est un média en ligne basé à Bobo-Dioulasso dans la région de l’Ouest du Burkina Faso.

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