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Production du Manioc au Burkina : une filière à fort potentiel dormant

Dans un contexte d’offensive agricole nationale pour la sécurité alimentaire, la filière manioc émerge comme un secteur agricole à fort potentiel alimentaire et nutritionnel. Principalement produit dans les régions du Guiriko, des Tannouyan et du Djôrô, le secteur manioc mobilise des milliers d’acteurs sur pas moins de 5 000 hectares d’exploitation. Attiéké, gari, tapioca, farine de manioc, farine panifiable de manioc, amidon alimentaire sont entre autres des produits alimentaires dérivés du manioc. Dans une interview accordée à Ouest Info, Gerard Sanou, producteur de manioc formé à l’Ecole Nationale de Formation Agricole (ENAFA/Matourkou) par ailleurs président de l’union provinciale de production de manioc du Houet et animateur du cluster manioc de Bobo, présente la filière manioc du Burkina, son potentiel, ses défis et les perspectives. Lisez plutôt.   

Ouest Info : Pouvez-vous nous présenter le cluster manioc de Bobo et ses objectifs ?

Gérard Sanou : Il faut dire que le cluster manioc de Bobo fait partie du cluster racine et tubercule du Guiriko. Pour faire la genèse du cluster manioc de Bobo, je dirais qu’il a été mis en place dans le cadre du Programme d’Appui à la Promotion de l’Entrepreneuriat Agricole (PAPEA) dont la première phase a été mise en œuvre de 2019 à 2022. Actuellement, nous sommes dans la deuxième phase qui court de 2023 à 2027.  

Le cluster est donc un regroupement d’acteurs de la filière manioc. En son sein, on retrouve deux grands groupes d’acteurs à savoir les acteurs essentiels et les acteurs d’appui. Les acteurs essentiels, ce sont les maillons de la production, de la transformation, de la commercialisation, les équipementiers, les transporteurs, etc.

Pour ce qui est des acteurs d’appui, on a les services techniques d’agriculture, les collectivités (mairies, conseils régionaux), les entreprises spécialisées dans le conseil agricole, les médias, les institutions financières, les assurances et bien d’autres. Les acteurs d’appui sont donc tous les acteurs qui peuvent aider les acteurs essentiels à accéder aux financements, aux investissements, aux subventions, aux produits, aux conseils, à la visibilité, etc. Les acteurs d’appui accompagnent donc les acteurs essentiels à réussir leurs activités. Pour résumer, c’est une plateforme multi-acteurs pour faire des affaires.

Pour ce qui est des objectifs du cluster, c’est d’abord les mises en relation car c’est un écosystème où on retrouve tous les acteurs qui doivent interagir ensemble pour le développement de la filière manioc. Le cluster fait des mises en relation et fait ensuite des dialogues d’affaire qui sont des intermédiations pour mieux vendre les produits, améliorer la qualité des produits, aller vers des marchés plus porteurs. 

On a aussi les plaidoyers car tous les différents acteurs formant le cluster peuvent constituer des groupes de plaidoyers auprès des autorités compétentes pour l’accompagnement et le développement de la filière. Il s’agit par exemple de plaider pour l’accès à la terre et à la sécurisation foncière, l’accès aux financements et aux ressources de façon générale, la prise en compte de la filière manioc dans les politiques de subvention. Les plaidoyers font donc parties des objectifs du cluster pour améliorer l’ensemble des activités de la filière.

Ouest Info : Quel est le degré d’organisation des acteurs de la filière ?

Gérard Sanou : Un niveau d’organisation un peu satisfaisant car il y a des organisations qui existent depuis les coopératives de base jusqu’aux unions. On a au niveau des villages et secteurs des coopératives de production de manioc, des coopératives de transformation de manioc, des unions des sociétés coopératives, des entreprises formalisées dans la transformation du manioc et la distribution. Ces structures existent et ça c’est un défi que nous avons gagné. Ce qui est crucial maintenant, c’est l’organisation interne de ces structures existantes. Elle est encore problématique parce que les sociétés coopératives et les entreprises sont des structures complexes qui ont besoin de compétences en matière de ressources humaines pour fonctionner correctement. Ce qui n’est pas toujours le cas dans nos organisations et nos entreprises puisque cette compétence en matière de ressources humaines a un coût. Ce manque nous oblige à fonctionner avec les moyens de bord en attendant. Ce qui fait que la progression de nos différentes structures n’est pas totalement satisfaisante.

Nous sommes dans une bonne dynamique pour améliorer le fonctionnement de ces organisations. Nous avons toujours besoin de renforcement de capacités, d’appui-conseils, de suivi pour réussir cette mission organisationnelle de nos différentes organisations. Je peux donc dire que nous sommes en bonne voie en matière de degré d’organisation des acteurs mais il reste encore beaucoup à faire.

Ouest Info : Pour le volet production, quels sont les variétés de manioc produites actuellement au Burkina Faso ?

Gérard Sanou : Quand on parle de manioc, il convient de préciser qu’il y a deux grands groupes de manioc. Il y a des variétés douces et des variétés amères. Ce sont les variétés douces qui peuvent aller du champ à l’assiette du consommateur. Ce sont des variétés de manioc qu’on peut manger cru ou en ragout. Pour ce qui est des variétés amères, elles doivent suivre un processus de transformation avant d’arriver dans l’assiette du consommateur.

Et au Burkina Faso, on a plusieurs variétés de manioc disponibles qui peuvent être classées dans l’un ou l’autre groupe. Je vais parler de ce que je connais. Auprès de la recherche notamment l’INERA, on peut retrouver environ treize variétés de manioc. Parmi ces treize variétés, on a les variétés V1 jusqu’à V6. En plus, on a des variétés d’origine ivoirienne. Ces variétés sont entre autres la yacé, la bonoi, la bokou, la chaire jaune. On a enfin des variétés améliorées du Burkina notamment la variété à bois blanc appelée Kalagouè et la variété à bois rouge appelée Kalawoulé. Mais il faut préciser que ces treize variétés ne sont pas toutes diffusées.

Nous par exemple, c’est beaucoup plus la variété à bois blanc (Kalagouè) et la V5 que nous produisons. Ces variétés réussissent bien à la transformation en attiéké. C’est pourquoi la recherche et les autorités en charge de l’agriculture et les projets qui interviennent dans le domaine de l’agriculture notamment dans le manioc, travaillent à véritablement vulgariser la V5 pour que le maximum de producteurs l’adopte.

Ouest Info : Quel est la plus importante zone de production de manioc au Burkina ?

Gerard Sanou : Au Burkina, les régions du Guiriko, des Tannouyan, du Djôrô forment le plus gros foyer de production de manioc. Il se produit dans les autres localités du pays mais le grand ouest du pays reste la principale zone de production. Le Guiriko, les Tannouyan et le Djôrô mobilisent selon les estimations environ 5000 hectares de manioc. C’est donc dire que ce sont ces trois régions qui concentrent la production du manioc au Burkina.

Ouest Info : Quelles sont les principales difficultés rencontrées par les producteurs de la zone de Bobo ?

Gerard Sanou : Les difficultés sont nombreuses. Elles sont d’abord climatiques car la production du manioc est pluviale. Et l’une des difficultés chez nous, c’est l’irrégularité des pluies.

Il y a aussi comme autre difficulté l’accès aux financements. Le manioc est une culture à long cycle. Il faut compter 11 à 16 mois pour récolter le manioc alors que généralement les crédits agricoles, c’est sur 3, 6 ou tout au plus 10 mois. Alors que le cycle du manioc va au-delà de ces délais. Ça fait que les institutions financières ne maitrisent pas trop le cycle du manioc et hésitent donc à prendre des risques à accorder des crédits importants aux producteurs de manioc.

En matière de subvention, le manioc est très faiblement pris en compte par les politiques de subvention au niveau étatique. Cela fait que les producteurs ont un problème en matière d’intrants, d’équipements car ils sont faiblement pris en compte. Sans équipements adéquats, il est difficile de faire de bons rendements. Le problème d’accès au marché est une autre paire de manche. Les difficultés d’accès au marché amènent certains producteurs de manioc à brader leurs récoltes.

 Les producteurs ont des difficultés d’adaptation aux exigences des unités de transformation puisqu’au départ, le manioc c’était simplement une culture vivrière. Donc les producteurs produisaient leur manioc et le vendaient sans tellement d’exigence puisque le consommateur l’achetait et allait le consommer directement.

Actuellement, avec les unités de transformation, il y a beaucoup d’exigence en matière de qualité des tubercules. Et les producteurs ont toujours du mal à s’adapter du fait du manque de formation, de recyclage et de professionnalisation. C’est donc dire que les difficultés de la filière manioc sont nombreuses.

Ouest Info : En quoi la filière manioc peut-elle contribuer à la sécurité alimentaire au niveau local et au Burkina Faso ?

Gerard Sanou : Il faut dire que malgré toutes les difficultés évoquées, le manioc est une culture à fort potentiel. Actuellement, vous avez cette grande majorité des producteurs de manioc qui réalisent des rendements de 12 à 15 tonnes à l’hectare. Alors qu’avec les variétés améliorées, les rendements peuvent atteindre 80 tonnes à l’hectare. Ce qui veut dire qu’avec un peu plus d’investissements dans cette filière, les producteurs moyens pourraient se retrouver à 40 tonnes voire 60 tonnes à l’hectare. Et avec du manioc en abondance, il y a une diversité des produits dérivés du manioc qui ne sont pas du tout compliqués à obtenir. On a entre autres l’attiéké, le gari, le tapioca, la farine de manioc. Si ces produits rentrent dans les habitudes alimentaires des burkinabè, en matière de rapport qualité des aliments, ils seront beaucoup plus compétitifs par rapport à d’autres produits alimentaires qui vont coûter plus cher au consommateur et dont la qualité est en deçà des produits dérivés du manioc. C’est de ce point de vue que nous disons que le manioc peut véritablement contribuer à l’atteinte de la sécurité alimentaire et nutritionnelle au niveau local et même national avec un peu plus d’investissements.

Ouest Info : Alors quelles sont les stratégies envisagées pour sensibiliser les autorités sur l’importance de la filière manioc ?

Gerard Sanou : Pour nous, il faut juste travailler à être visible. C’est pourquoi, nous devons mener des actions qui mettent en lumière la production en passant par la transformation et la distribution des produits. C’est dans cette dynamique que nous pensons à impliquer les médias dans tout ce que nous faisons car ce sont les médias qui peuvent nous donner de la visibilité. Nous sommes convaincus que si les médias donnent assez de visibilité aux acteurs de la filière manioc, il y a la possibilité d’influencer les autorités dans leurs prises de décision en matière de politique agricole. Donc elles pourraient désormais voir la filière manioc comme un secteur à fort potentiel à ne pas négliger.

L’autre stratégie, c’est d’aller au plaidoyer. Pour cela, nous travaillons à constituer des groupes de plaidoyer pour justement aller auprès de ces autorités et présenter véritablement la filière manioc, son potentiel et leur faire part des doléances en matière d’investissements, d’accès aux financements, d’accès aux marchés institutionnels, etc.

La troisième stratégie, c’est de travailler à améliorer nos compétences d’une part, améliorer la qualité de nos différentes productions afin d’être irréprochable sur le marché. Nous voulons en un mot être compétitifs. Et plus nous fournirons des efforts, plus nous séduirons par le travail. Ce sont nos stratégies pour que les autorités prennent en compte cette filière.

Ouest Info : Quelles sont les stratégies envisagées pour renforcer la compétitivité du manioc burkinabè sur le marché ?

Gerard Sanou : C’est une question très importante puisque le Burkina Faso a des pays voisins qui excellent dans la production du manioc et même sa transformation. D’abord pour ce qui est de la production, ces pays ont un climat favorable par rapport à nous. Au niveau de la transformation aussi, ils ont des acteurs assez expérimentés et qui ont occupé ce marché pendant bien longtemps.

Au rang de ces pays, on a le Bénin, le Ghana, la Côte d’Ivoire. Leurs produits transformés envahissent notre marché. Il faut que nous-aussi, nous travaillons à améliorer la qualité de nos produits pour être compétitifs. Cela commence par la production. Il faut qu’au niveau de la production du manioc, les acteurs qui y sont se fassent former, respectent religieusement les itinéraires techniques de production de manioc pour avoir des tubercules de très bonne qualité.

Au niveau de la transformation, il faut que les unités de transformation travaillent à moderniser leur plateau technique pour sortir des produits de qualité qui puissent être compétitifs sur le marché national, sous-régional et même international. Il faut aussi l’implication de tous les acteurs d’appui, de l’Etat pour positionner véritablement le manioc burkinabè et ses produits dérivés sur le marché national et sous-régional. Au niveau étatique, il faut dire qu’il y a des mesures qui peuvent être prises pour avantager ou favoriser les produits transformés du Burkina par rapport aux produit s importés.

On peut travailler à créer de la place aux produits nationaux si et seulement si on est sûr que les produits nationaux sont de très bonne qualité. L’État dans son rôle de régulateur peut en ce moment aider les acteurs à réguler le marché, à faire en sorte que lorsque nos produits sont disponibles, que ce soit nos produits qui soient consommés. Que c’est lorsqu’il y a déficit que les acteurs venant d’ailleurs peuvent venir combler le déficit. Mais s’il n’y a pas une très bonne régulation, les produits venant d’ailleurs viennent nous faire de la compétition et nous écrasent sur notre propre marché.

En plus de la qualité de nos produits et de la protection de notre marché, il faut que les autres acteurs nous accompagnent à travers les financements, le marketing, la visibilité et toutes les actions qui peuvent contribuer à positionner les produits dérivés du manioc burkinabè. Enfin, il faut que le consommateur aussi soit fier de consommer ce qui est produit ici au Burkina Faso parce que très souvent on entend les gens dire qu’ils veulent par exemple l’attiéké venu d’ailleurs arguant qu’il est de meilleure qualité. Pourtant aujourd’hui, en matière de production d’attiéké et même des autres produits dérivés du manioc, le Burkina regarde les autres pays dans les yeux pour dire que nous avons aussi de la compétence, il y a de la qualité. Ce sont donc les consommateurs locaux qui vont permettre de positionner notre production nationale au plan national et nous aider à conquérir l’international.

Ouest Info : Quelles sont les perspectives pour améliorer la filière manioc au Burkina ?

Gerard Sanou : C’est par la qualité des tubercules que dépend le reste de la chaine. Alors qu’en production pluviale, nous n’avons pas forcément des tubercules de très bonne qualité. Il faut nécessairement l’irrigation pour avoir des tubercules de très bonne qualité. En termes de perspectives, nous voulons mener des plaidoyers, travailler à rencontrer les autorités en charge de l’agriculture, les bailleurs, tous ceux qui peuvent nous aider à irriguer les plantations de manioc parce que c’est pour nous un gros défi.

Nous aimerions que les producteurs de manioc aient accès à des périmètres irrigués pour produire le manioc et avoir aussi des dotations en points d’eau c’est-à-dire des forages à gros débit pour irriguer leur manioc. Nous allons donc pousser les réflexions pour voir dans quelle mesure cela peut se faire et nous allons nous mettre au travail parce qu’il faut qu’on arrive à irriguer le manioc pour avoir les meilleures qualités de tubercules. Les tubercules produits dans les autres pays sont de meilleure qualité, ne sont pas fibrés car ils ont généralement deux saisons de pluie. C’est donc dire que la nature leur favorise déjà sur le plan de la production.

Nous nous devons dompter la nature pour produire le manioc. Il faut donc travailler à aller à l’irrigation. Il y a aussi la fertilisation du manioc sur laquelle nous devons travailler car il faut des fertilisants adaptés à cette culture. Ce n’est pas le cas pour le moment mais nous nous organisons à y arriver. Il y a aussi le plateau technique pour la transformation à améliorer car avec les produits dérivés du manioc, il y a des process de transformation simples et des process de transformation très complexes.

Pour l’amidon du manioc par exemple, c’est un produit industriel. A part l’amidon du manioc, on a le bioéthanol qui peut être l’alcool médical qu’on peut obtenir à partir du manioc. On a plein d’autres produits qu’on peut obtenir à partir des tubercules de manioc. Mais en matière de transformation, il faut avoir un plateau technique adéquat. Donc nous nous voulons travailler à mobiliser des investissements pour y arriver c’est-à-dire avoir ces types de plateaux techniques pour avoir des produits ultra transformés qui vont améliorer les revenus des producteurs.

Nous allons aussi travailler à mieux outiller nos acteurs pour avoir une filière forte qui s’impose. Et cela passe par la formation, les renforcements de capacité, les voyages d’études, les partages d’expériences dans d’autres pays… Nous espérons qu’avec l’accompagnement de tous, nous allons faire du manioc une filière stratégique de développement au Burkina.

Réalisée par Abdoulaye Tiénon/Ouest Info

tienonabdoulaye@yahoo.fr

La rédaction
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Ouest Info est un média en ligne basé à Bobo-Dioulasso dans la région de l’Ouest du Burkina Faso.

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