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Village de Kôrô: Ces femmes qui risquent leur vie pour leur survie

Dans le village de Kôrô, des femmes font du concassage des granites leur gagne-pain. Elles vendent les cristaux de pierre obtenus à des clients pour leur besoin. Ces cristaux sont le fruit d’un travail pénible et dangereux. Ainsi ces femmes « amazones » risquent quotidiennement leur vie pour leur survie. A leur rencontre, une équipe de Ouest Info a pu constater et vivre en quelques instants leur pénible quotidien.

Pan! Pan! Pan! C’est dans un vacarme apparemment synchronisé qu’elles passent leurs journées à broyer les granites de la force brute de leurs muscles féminins. Femmes enceintes, vieilles, adolescentes, jeunes femmes portant des enfants au dos, elles se livrent à un exercice quotidien à l’allure d’un perpétuel recommencement. Elles sont tout simplement à la recherche de leur pain quotidien. Elles, ce sont les femmes de Kôrô, un village situé à quelques encablures de la ville de Bobo-Dioulasso.

Contre mauvaise fortune, les femmes de ce village sont obligées de faire bon cœur, passant ainsi leurs journées à côtoyer les dangers au bas des falaises. Des tas de cristaux de granite longent la piste de l’entrée du village à perte de vue. C’est le fruit de plusieurs semaines de labeur. Difficile d’écouler, mais elles continuent néanmoins d’en produire.

A 62 ans, la veuve Sanou vit de son travail de concassage de granite

Sita Sanou, la sexagénaire qui « vit » de granites

Parmi elles, Sita Sanou, femme âgée de 62 ans. Du haut de son âge, le concassage des granites est son seul et dernier recours pour vivre ses vieux jours. Elle mène cette activité, il y a plus de quatre ans. Veuve depuis seize (16) ans avec deux enfants à prendre en charge, la vieille femme est obligée de déployer toute l’énergie de son âge pour espérer assurer leur survie commune. Pour elle, les dangers sont là mais l’instinct de survie les met en filigrane.

« Nous côtoyons toute sorte de danger ici. Chaque jour, on est obligé d’aller d’abord collecter les blocs de granites sous les falaises. Il faut de la force, de l’énergie et du courage pour le faire. C’est sans compter avec les risques de piqûre de reptiles. Le plus gros danger est que dans la recherche de la matière à concasser, tu peux te faire écraser par une roche car nous nous introduisons parfois dans des grottes de pierre. En déplaçant maladroitement, une pierre, celles qui sont superposées au-dessus peuvent t’écraser. Nous sommes conscientes de tous ces dangers, mais que faire si la vie ne vous donne pas le choix. Sinon, à mon âge, je ne devrais plus faire ces genres de travaux« , explique la vieille Sita sous un ton résigné.

A côté de la sexagénaire, trône une femme dont la grossesse est presqu’à terme. A l’aide des deux mains, elle soulève et descend le lourd burin sur un bloc de granite qu’elle a soigneusement positionné entre ses deux jambes.

Femme enceinte en train de concasser les granites pour préparer son accouchement

Dans cet interminable mouvement de va-et-vient de ses bras, les cristaux sautent de partout. Sans aucune protection pour les yeux, ni pour le nez et encore moins pour la bouche, Mamouna Sanou n’ignore pas les dangers auxquels elle s’expose. Mais elle dit avoir choisi ce qu’elle estime être moins nuisible pour sa grossesse. Sinon, dit-elle avoir une autre corde à son arc. « Avant tout, je suis une dolotière. Mais avec une grossesse presqu’à terme, le contact avec le feu n’est pas conseillé. C’est pourquoi j’ai arrêté de faire le dolo pour le moment. Mais le concassage des granites aussi est très pénible. Quand je rentre les soirs, j’ai du mal à m’endormir. Mais je n’ai pas le choix. Il faut que je continue de me battre. Sinon je n’ai aucun autre recours pour préparer mon accouchement« , se confie Mamouna Sanou, le regard baissé et la voix à peine audible.

A quelques mètres, une femme au teint claire retient notre attention. Elle tenait en bonne haleine ses camarades pendant qu’elles font descendre de toute leur force leurs burins sur les blocs de granites. Dans cette volée de cristaux incontrôlés, ces dames essaient de noyer dans une ambiance détendue leurs dures réalités du quotidien. Ardjata Sanou nous reçoit. Sans réticence, elle s’ouvre à nous sur leurs conditions de travail.

Cela fait sept ans qu’elle a fait de cette activité son gagne-pain. Pour elle, la production artisanale de granites est une activité plus que dangereuse. Elle commence par nous montrer sur la plante de son pied gauche une trace de plaie à peine cicatrisée. C’est l’œuvre d’un cristal de granite qui a violemment percuté son pied. Et ces cas sont légions sur le site. Au-dessus d’elle, une jeune dame nous présente son doigt enflé. Par maladresse, elle s’est tapée dessus la veille et est dans l’incapacité de travailler.

Sanou Ardjata présente sur le site depuis sept ans

« Notre quotidien est dure. Nous sommes plusieurs dizaines de femmes à concasser les granites ici. C’est juste pour gagner notre vie. On se blesse toujours mais on n’a rien d’autre à faire. Nos maris se battent de leurs côtés mais ils ont du mal à pouvoir tout prendre en charge à la maison. Ils nous faut donc faire quelque chose pour les aider à scolariser les enfants. Or chez nous ici, après la saison des pluies, il n’y a plus une autre activité si ce n’est que le concassage des granites« , explique Ardjata Sanou avant de faire des précisions sur certaines autres difficultés auxquelles elles tentent de résister.

« Il y a une carrière en exploitation à quelques encablures d’ici. C’est vers là-bas, nous partons chercher les blocs moyens de granites que nous transportons ici pour concasser. Mais quand eux-aussi, ils nous aperçoivent, ils nous chassent. Que faire? Le plus gros danger est qu’ils dynamitent souvent les gros blocs de granites. Certains débris sont parfois propulsés jusqu’ici. Nous sommes donc obligées de faire attention à tous ces dangers. Sinon si ces débris croisent une personne, elle ne s’en sortirait pas vivante. C’est juste un petit exemple sinon ce que nous faisons est dangereux dans toute ses étapes. Souvent on prend des cristaux dans nos yeux. Ça nous blesse mais on continue car il n’y a pas autre chose à faire« , raconte-t-elle leur calvaire.

Après le plus dur, vendre aussi est un parcours du combattant pour les femmes « amazones » de Kôrô

Après avoir concassé et entassé les granites, avoir des clients est aussi une autre angoisse pour les femmes. Or pour remplir un camion benne de six roues en cristaux de granite, il faut à chaque femme entre 30 et 45 jours de travail. Et pour le camion benne de dix roues, il faut en moyenne deux mois de travail. Elles sont parfois obligées de se mettre à plusieurs pour pouvoir faire un chargement de camion dont elles discutent les prix entre 85 000 et 100 000 FCFA pour le camion six roues et autour de 200 000 FCFA pour la benne dix roues.

Actuellement, les femmes concasseuses de granites de Kôrô sont en surproduction car les clients se font rares. Cela fait maintenant plus d’un mois qu’elles n’ont pas eu de gros marché. Pourtant elles doivent vivre. Les années antérieures, à partir du mois de janvier, le marché est au ralenti mais cette année est pire, disent-elles.

Des tas de granites qui attendent clients

Pour ces femmes, si d’autres opportunités d’activités économiques moins pénibles se présentent, elles sont prêtes à quitter le concassage des granites. « Il y a des terres pour le jardinage mais il n’y a pas de point d’eau qui tienne toute l’année. Donc si on parvenait à nous aménager ces sites avec des points d’eau permanents, on va arrêter de risquer nos vies ici. On ne peut pas continuer dans ça car on n’a pas d’avenir ici. Les granites se font de plus en plus rares. Le jour où ça va finir, qu’allons-nous devenir« , s’interroge Ardjata.

Sur le sort de ces femmes à l’avenir, Drissa Sanou, président du comité villageois de développement (CVD) de Kôrô dit être en pourparlers avec  la carrière en exploitation. L’objectif est de négocier avec la société dans le sens de sa responsabilité sociale le financement d’activités génératrices de revenus (AGR) pour les femmes afin qu’elles leur laissent le champ libre dans l’exploitation de la carrière.

Mais en attendant, les femmes de Kôrô sont astreintes de redoubler d’efforts chaque jour pour espérer assurer leur survie.

Abdoulaye Tiénon/Ouest Info

La rédaction
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Ouest Info est un média en ligne basé à Bobo-Dioulasso dans la région de l’Ouest du Burkina Faso.

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