Dans un contexte marqué par les tensions communautaires, les conflits fonciers et la crise sécuritaire, l’adoption de la loi Faso Bu-Kaoré donne désormais une force légale au règlement à l’amiable pour bâtir une société apaisée. Immersion au cœur de deux palais traditionnels, dans le Nando et le Oubri, où la sagesse communautaire dit amiablement le droit sans punition ni condamnation. Toute une aventure !
A Koudougou, dans cette ville dite “ancienne” du Burkina, considérée souvent comme frondeuse et à la pointe des mouvements sociaux, les communautés locales restent et demeurent attachées à la justice traditionnelle, malgré la présence des juridictions modernes.
Avec son célèbre palais royal d’Issouka, et le leadership de son chef, Naaba Saaga 1er, cette justice demeure sacrée et ancrée dans le quotidien des populations et sa force ne se limite pas uniquement au règlement des conflits endogènes. Elle va plus loin en venant à la rescousse même de la justice moderne dans certains cas à l’image de la crise universitaire ayant paralysé l’Université de Koudougou, actuelle Université Norbert Zongo, en 2011.
Sous l’ombre de “Massmè”, lieu de tranquillité et de paix en langue locale mooré, Naaba Saaga 1er né Modeste Yaméogo, l’une des figures de proue dans le règlement des conflits à l’amiable (Bu-Kaoré) dans son Koudougou natal, fait remonter le temps en un clin d’œil. Ses yeux scintillants et son sourire en disent long sur sa fierté d’avoir résolu une telle crise à l’époque, parmi tant d’autres.
Plus de 15 ans se sont déjà écoulées, mais il l’en cite comme l’un de ses meilleurs exemples d’accomplissement s’agissant de justice traditionnelle et de résolution de conflits.

Nous sommes samedi 6 mai 2026, lorsque le palais royal de “Massmè” autant célèbre que cette ville qui a vu naître le célèbre journaliste d’investigation, Norbert Zongo, assassiné en 1998, nous ouvre ses portes. Naaba Saaga 1er, ce sociologue et communicateur de formation, cet ancien employé du système des nations unies, habillé en Faso Danfani, portant certains insignes du pouvoir, dont le bonnet multicolore, nous accueille dans une chaleur humaine…
Dans cette ambiance bon enfant, entre père et fille, le chef tradi-moderne nous fait voyager dans ces 21 ans de règne (intronisé en 2005), et les nombreux conflits qu’il a eux à résoudre à l’exemple de celui de l’Université de Koudougou. Cette crise d’il y a plus 15 ans (2011) lui reste mémorable tant il en parle avec beaucoup d’émotions. En effet, il s’agit d’une crise née (…) opposant les autorités universitaires de Koudougou, actuel Université Norbert Zongo, et les associations estudiantines, dans un contexte national de vives tensions suite à la mort de l’élève Justin Zongo. Des tensions qui ont conduit à la fermeture de l’Université et aux affrontements.

Dans cette ambiance de vivres tensions et d’une ville en feu, toutes les compétences en matière de médiation furent sollicitées pour ramener la paix dans la cité, dont celle de Naaba Saaga 1er, le premier chef à avoir modernisé la chefferie traditionnelle en intronisant une femme comme cheffe traditionnelle. Appelé à jouer l’entremetteur entre les protagonistes, il a su utiliser la sagesse communautaire pour apaiser les tensions, ramener le dialogue et obtenir la reprise normale des cours, a-t-il témoigné.
Et ce n’est pas tout ! Selon ses confidences, ce qui l’a le plus fait plaisir dans le rôle joué par la chefferie traditionnelle, c’est le fait que le problème oppose des intellectuels avec des juristes dans le rang, mais il a fallu faire recours à la justice traditionnelle pour la résolution du conflit. Une chose qui, selon le chef traditionnel, montre que les gens n’oublient jamais d’où ils viennent et ce, à quoi ils croient.
Une pratique ancestrale
Et sa recette, il l’a résumée en ses mots : ““Je n’ai pas utilisé des codes pour démontrer qui avait raison et qui avait tort. Parce que, dans la justice traditionnelle, on ne cherche pas la confrontation pour déterminer un gagnant et un perdant. Elle est plutôt inscrite dans la recherche de la paix et de la réconciliation. “C’est pourquoi, j’ai seulement mis chacun devant sa responsabilité, en les rappelant les valeurs humaines qui nous ont été inculquées dès notre enfance. Et de se rappeler que nous sommes tous des Ouédraogo, des Sawadogo, des Zongo et autres avec des liens de sang quelque part”, les a-t-il fait remarquer.
Des mots et des phrases qui semblent ne les ont pas laissés indifférent. Car, selon lui, suite aux différentes rencontres, chacun a déposé son arme de guerre en privilégiant le dialogue. Ce qui montre que malgré tout ce que les gens peuvent laisser percevoir, ils ont toujours un cœur et des valeurs qui leur sont inculquées, dont ils défendent, a souligné le médiateur, tout en confiant que quand on leur parle alors avec le langage de ces valeurs, quelque soit ce qui les opposait, ils finissent par coopérer.
Tout cela pour dire que dans le contexte actuel du Burkina où les communautés locales représentent toujours les plus de 70% de la population, seule dans une telle pratique où elles se reconnaissent comme le Bu-Kaoré (règlement à l’amiable) qu’elles accepteront, a-t-il signifié.

A Bougre, dans ce village situé à un trait d’union entre Zorgho et Koupéla, à plus de 200 kilomètres de la cité du cavalier rouge, et 110 de Ouagadougou, la rosée matinale du jour disparaît sous un groupe de personnes attroupées dans le modeste palais royal de Naaba Yemde.
Le même dispositif de jugements comme Issouka est également établi en faveur de ses communautés. Plusieurs conflits (fonciers, familiaux, sociaux, et autres) ont d’ailleurs trouvé leur dénouement sous le leadership de l’actuel chef qui a été intronisé en 2015.

Entouré, très tôt, ce 2 mai, de quelques conseillers et sujets des 45 villages sous son autorité, le chef ne préside pas un jugement de conflits, il est plutôt en plein échange avec ses sujets venus l’honorer. L’autorité coutumière profite alors pour leur prodiguer des conseils en lien avec la paix. “Continuer de prôner toujours la paix autour de vous et qu’il y ait l’entente entre nos communautés”, les conseille-t-ils, et de poursuivre en leur disant que tout ce que l’on cherche, c’est la paix, et s’il y a la paix, on peut tout faire, parce que, les cœurs et les esprits seront en paix pour travailler ensemble”.
Une sorte de petite pique de rappel à ses sujets sur ce qui compte le plus dans le contexte actuel du pays marqué par des conflits et leur résolution.
Très détendu et loin du stress de certains audiences de règlement de conflits, Naaba Yemde profite du bon moment avec ses sujets, pendant que le palais est plongé dans les préparatifs de son Na-Baasga (fête coutumière du chef) qui se tiendra le 24 de ce mois.
Bien vrai qu’il ne s’agissait pas d’une audience, mais l’homme ne manque pas l’opportunité de leur rappeler les valeurs et les normes régissant la société afin qu’ils évitent certains vices qui sont souvent les causes de beaucoup de conflits qu’il mentionne en parlant en langage codé.
“Notre société est faite de règles depuis qu’elle existe”
Dans son rôle d’éducateur et d’ancien, il fait remarquer qu’il faut apprendre aux jeunes ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas. Parce que, dit-il, on ne peut pas vivre dans une société comme s’il n’y a pas de règles et faire tout ce qui nous passe par la tête. Pendant que ses sujets l’écoutent religieusement, il se retourne spontanément, nous fixant le regard, il engage en même temps la conversation. Un chef direct et très autonome dans ses actions à vue d’œil.
“Notre société est faite de règles et de normes qu’il faut respecter. N’est-ce pas ma fille’’, nous lance-t-il pour planter le décor. L’autorité coutumière entame les échanges loin des protocoles liés à son rang de chef sans doute à cause de son ancienne fonction. Il fut gendarme à la retraite avant d’être appelé à servir sa communauté depuis 2015 après la mort de son père, Naaba Boulga en 2011.

Photo n°6 : Vue de ses sujets venus l’honorer et de s’enquérir des nouvelles de son séjour auprès des pairs à Ouagadougou
Dans les discussions et sans langue de bois, l’ancien pandore revient lui aussi sur ce qui fait d’actualité depuis janvier 2026, notamment la question de Faso Bu-Kaoré, le règlement à l’amiable. Et selon lui, cette pratique est autant ancienne que la société elle-même dans laquelle, elle tire son fondement. C’est d’ailleurs pourquoi, tous les chefs traditionnels portent automatiquement la casquette d’auxiliaire de justice, parce qu’ils disent aussi la loi au sein des communautés et leurs palais sont aussi des tribunaux à l’image des juridictions modernes, a-t-il souligné, insistant que cela ne date pas d’aujourd’hui, parce que, nos sociétés traditionnelles avaient déjà ces dispositions juridiques, avant même qu’on ne parle de justice moderne, dont nous connaissons aujourd’hui”.
L’ancien gendarme souligne par ailleurs que l’institutionnalisation du Bu-Kaoré a beaucoup trainé, parce que, les deux formes de justice ne se sont jamais opposées dans le fond. “Peut-être que les gens ne le savent pas, sinon notre société a toujours été régie par des normes, avant même que l’on ne parle des lois modernes qui sont très récentes par rapport à notre société”, a-t-il fait comprendre, tout indiquant que la loi a formalisé ce qui existe déjà, parce que la société garde ses racines et cela est visible sur le terrain et sur ce qui se passe au milieu de nous.
Effectivement, il faut le rappeler, le Faso Bu-Kaoré, la loi sur le règlement à l’amiable a été institutionnalisée en janvier 2026. Cette loi adoptée par l’assemblée législative de Transition (ALT) consacrant en effet la reconnaissance des mécanismes endogènes de réparation des différends entre les individus, les groupes, et les familles au sein des communautés traditionnelles du Burkina devant des tribunaux coutumiers.
En d’autres termes, ces instances traditionnelles et coutumières de règlement des différends ne viennent pas remplacer les instances judiciaires modernes déjà en place, a fait savoir le ministre Rodrigue Bayala après l’adoption de la loi. Elles viennent plutôt, selon lui, en complément pour renforcer l’accès à la justice, parce que, pour avoir aujourd’hui accès à la justice au Burkina, il faut parcourir en moyenne 58 km, alors qu’avec les instances traditionnelles locales, on fait moins de distance et elles sont plus proches des citoyens. Ce qui permettra de désengorger ainsi les juridictions classiques, s’est-il justifié.
Autre justification qui a également motivé l’adoption de cette loi encadrant le Bu-Kaoré, selon les explications officielles, c’est qu’il fallait créer une sorte de passerelle pour que la justice traditionnelle et coutumière soient complémentaires à ce qui existe déjà. Mais également qu’ils servent de courroies de transmission pour que les systèmes puissent se compléter équitablement et que les décisions rendues par l’une ou l’autre des instances soient reconnues par l’autre afin d’être efficaces, a précisé le ministre dans ses différentes sorties suite à l’institutionnalisation du Bu-Kaoré.
Pour appuyer ses explications, l’autorité judiciaire précise en plus qu’à peine 4 à 5% du contentieux qui naissent entre les concitoyens se règlent hors du système classique, et il absorbe près de 95% du contentieux. C’est pourquoi, dit-il, il faut faire en sorte que ces décisions qui y sont issues soient légalement reconnues et ne se retrouvent pas encore devant le système judiciaire classique, conclut le ministre.
Toutefois, il faut souligner que le Burkina n’est pas le premier pays africain à légaliser la justice traditionnelle. D’autres pays comme le Rwanda (les tribunaux populations Gacaca et Abunzi), l’Ouganda (Mato Oput), les deux Soudan (Judiyya), le Kenya (conseils d’anciens et mécanismes traditionnels) l’ont déjà expérimentée. Pour ce faire, les approches varient en fonction des pays, mais convergent tous vers des objectifs de vérité, de réparation et pardon. Mais bien qu’efficace pour rétablir la paix à l’échelle communautaire, certaines organisations notent des limites face des crimes de très grande ampleur. En ce qui concerne le cas du Burkina, Naaba Saaga 1er, a lors de son interview évoqué son inquiétude en la matière, soulignant que bien vrai que les avantages de la justice traditionnelle ne sont plus à discuter, elle n’est pas une panacée, évoquant la prise en compte de certains aspects pour qu’elle puisse être bien appliquée sur le terrain, notamment la mise en œuvre d’une feuille de route qui sera considérée un guide de la pratique.
Une suggestion faite en se basant sur le fait que dans la liste, certains ne sont pas allés à l’école, même pas dans les langues locales pour comprendre les textes. “Et si on le rend sans comprendre les tenants et les aboutissants, on se limite seulement à une espèce de surfaçage de la loi qui impactera le travail sur le terrain. Mais si en lieu et place, on met à la disposition des concernés un guide référentiel montrant du point A au point B, ce qu’il faut faire. Cela permettra d’avoir un Faso Bu-Kaoré harmonieux et applicable, parce que, ce sont les mêmes problèmes qu’on rencontre à Gaoua, à Koudougou, à Kaya et partout au Burkina”, explique-t-il, révélant que si c’est fait, cela sera une réussite et évitera à l’ensemble des chefs de rester encore dubitatif si la célérité d’un roi par-ci, parce qu’il est trop puissant, la faiblesse d’un autre, parce qu’il est trop faible, alors qu’on aurait aimer que cela soit équitable, équilibré.
La justice traditionnelle en bref
Selon plusieurs juristes et anthropologues, la justice traditionnelle se résume par un ensemble de mécanismes communautaires de règlement de conflits basée sur la tradition et la coutume. Contrairement au système étatique, elle ne vise pas premièrement la punition individuelle, mais plutôt la restauration de l’équilibre et l’harmonie sociale.
Dans la pratique, elle recherche d’abord la médiation et la conciliation en initiant le dialogue entre les parties en vue de les réconcilier, sans beaucoup exiger. Ce qui la distingue des juridictions officielles, dont les procédures sont accusatoires, complexes, longues, et très souvent coûteuses, et également perçue comme un système antisocial, réservé aux « privilégiés » …




